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Chronique Roger Gbégnonvi | Et nous rusons avec les virus

Lorsque le SIDA arriva, nous le dédramatisâmes en l’habillant en Salaire Insuffisant Difficilement Acquis. Car il y avait le PAS, un bon Programme d’Ajustement Structurel. Afin donc qu’il ne fût place pour aucune impasse entre PAS et SIDA, nous mariâmes les deux en un mariage catholique. Indissoluble. Et la joie fut de mise. Nous rîmes et sourîmes tout notre soûl. Car, marxistes-léninistes décrétés, nous avions si bien rhabillé les slogans prolétariens de notre Révolution bolchevique qu’elle-même dût demander à Karl Marx d’aller se rhabiller à l’université et à Lénine de quitter le quartier Akpakpa, dédié tout entier au Sacré-Cœur de Jésus. Résilience aboutie des peuples ou de Daniel chantant dans la fosse aux lions. Voire.
Juste après le SIDA arriva EBOLA, un truc viral lui aussi. EBOLA nous survola et alla se poser loin de nous, dans des zones déjà sur la braise, où il pimenta et sala encore les sauces arrivées à ébullition. EBOLA passa tout près du pays Baoulé et affidés sans s’arrêter. Il avait vu le Vieux s’en aller fumer le calumet avec Notre-Dame de la Paix à Yamoussoukro et savait que huit ans plus tard la sauce qu’il avait laissée sur le feu entrerait en forte ébullition et que lui, EBOLA, n’avait pas besoin d’attiser les incendies imparables. Au contraire d’EBOLA, LASSA, un truc viral lui aussi, s’arrêta chez nous. Mais juste le temps d’envoyer quelques dizaines des nôtre commencer à jouir illico des joies éternelles du Paradis en compagnie de nos vieux et jeunes qui avaient eu la bonne idée de nous y précéder pour nous réserver les bonnes places. LASSA laissa donc pratiquement nous tous aux plaisirs passants et lassants du plancher des vaches. Nous ne protestâmes point. A la vérité, le séjour modérément actif de LASSA nous permit de vérifier l’héroïsme sans frais du papa de Victor Hugo : « Caramba ! / Le coup passa si près que le chapeau tomba. » Ambiance. Allah Akbar. Paix et Joie.
Nous voici à présent en promiscuité avec Kofi-19, le garçon né un vendredi. C’aurait pu être Koovi, celui né un jeudi. Mais vu que ‘‘V’’ peut virer à ‘‘F’’, que c’est un seul ‘‘O’’ et pas deux, que le ‘‘D’’ final ne s’entend guère, nous préférâmes Kofi, café en anglais, la lingua franca des affaires de toutes sortes. Mais nous, ici, avons quitté 19, sommes déjà à 20 et toisons 21. Nous réglâmes les pendules bien avant que Maman OMS ne prévînt les enfants d’être prêts à vivre longtemps avec Kofi. Proactifs, nous entamâmes assez tôt la cohabitation dans le respect religieux des saintes mesures-barrières. A preuve, le vécu récent d’une jeune Européenne dans la capitale du Vaudou. Venue y passer un week-end voulu vide de tout, elle vit sa nuit emplie de salsa, rumba, coupé-décalé puis calé. Au petit matin, elle s’enquit, ingénue, de la grande famille qui célébrait un grand mariage dans les environs. La pauvre ! On lui expliqua la chose : les marmots sur fonts baptismaux, les jouvenceaux se passant anneaux, tous gens hors tombeau, ils veulent t’y précipiter, toi. Tu dois donc les avoir à l’œil jusqu’à pouvoir joindre l’acte fort à la parole forte du bon Boris Vian : « J’irai cracher sur vos tombes. » C’est ce que l’on fit avec allégresse toute la nuit de samedi à dimanche autour d’un macchabée qui vécut riche et immense. Kofi nous oblige maintenant à cracher avec un plaisir diminué car, pour ne pas l’énerver, nous voici interdits de bisous, par 50 parqués, dispatchés, cagoulés, surveillés par la police qui s’en va et qui revient. Mais bon cœur contre mauvaise fortune, nous crachons toujours. Joie diminuée, cœur vaillant. Que du bonheur.
Et nous saluons ici avec gratitude et ferveur l’exquise et guillerette mémoire du bon Beaumarchais. Le Comte Almaviva, étonné : « Qui t’a donné une philosophie aussi gaie ? » La divine réplique du très cher Figaro, le bon barbier de Séville : « L’habitude du malheur. » Et nous, ici, adonnés, abonnés, abandonnés à la malaria qui s’en va et qui revient, nous jasons avec les mots. Nous valsons avec les maux. Et nous rusons avec les virus. Que du bonheur.

Roger GBÉGNONVI

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