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[Chronique Roger Gbégnonvi] Femmes actrices pour Afrique factice

A 65 ans, il débarque pour la première fois en Afrique subsaharienne, venant de sa Norvège natale. Dès la première sortie, il trouve « très belles » les femmes aperçues à Cotonou, « avec leurs cheveux longs et noirs et scintillants. Oh c’est charmant ! » Il a fallu arrêter net son lyrisme en lui murmurant sec que « ce n’est pas leurs cheveux ». A cet énoncé, il se raidit et braqua sur vous des yeux bleus sous des cheveux blonds. Sa surprise vous émut. Les allées d’un supermarché se prêtant si peu à un entretien soutenu, vous avez promis de lui expliquer plus tard en pensant par-devers vous que ce ne serait pas nécessaire.
Car il est pour trois semaines de vacances à Cotonou, Ouidah et Grand-Popo, et constatera partout que les femmes sont de véritables chefs-d’œuvre à profusion tant que ne les ont pas laminées grossesses à foison, travaux champêtres ou activités minables cache-misère. Cheveux de toutes les longueurs et, depuis quelque temps, de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Tressés. Torsadés. Arrangés à la Mireille Matthieu. Montés en chignon de forme et de hauteur diverses. Laissés en liberté pour que le vent y farfouille et que la démarche-anguille sur talons-aiguille les fasse onduler. Ce son actrices perpétuellement sur scène, tableaux vivants sortis des doigts experts de magiciennes dites esthéticiennes penchées sur toutes les revues qui enseignent et promeuvent l’art de ciseler les corps de femme. Et si Olaf retenait à Dîner en tête à tête un de ces corps remodelés, il verrait que ses cils – oh ces cils !, – que ses ongles – oh ces ongles !, – et que même sa peau, côté couleur, n’est pas sa peau.
L’Occident a créé la globalisation économique et la mondialisation politique. Et c’est ici, cher Olaf, que se vérifie, en tout domaine, le succès faramineux de vos deux créations. Ainsi, à Cotonou, Ouidah et Grand-Popo, vous nous verrez ahaner à chercher puissance et gloire. Nous avons pourtant adhéré à votre thèse du Dieu tout puissant descendu dans des conditions piteuses et remonté dans des conditions honteuses, après avoir été battu et mis à mort pour ses dires. Il connut au ciel puissance et gloire. Or c’est ici, tout de suite, sur terre, que nous voulons les avoir. D’où notre problème à suivre votre Dieu. Vous êtes protestant pieux ? Eh bien, vous vérifierez que les pasteurs, à Cotonou, Ouidah et Grand-Popo, font écho parfait à ceux d’Oslo : ils ressassent mot pour mot le message chrétien de l’Occident.
‘‘Mimétisme’’, dites-vous ? Merci, cher Olaf. Et même, singerie intégrale. En y ajoutant ‘‘psittacisme’’, vous voyez l’Afrique comme dans un miroir. Mais si vous connaissiez l’auteur de ‘‘Peau noire masques blancs’’, vous nous pardonneriez, parce que Fanon, descendant d’esclaves, explique bien notre situation : « Il y a de cela longtemps, le Noir a admis la supériorité indiscutable du Blanc, et tous ses efforts tendent à réaliser une existence blanche. » Vous n’aviez donc pas à vous étonner et à me fouiller du regard lorsque je vous ai révélé, sans précaution, je l’admets, que les femmes par vous admirées portaient des cheveux achetés. Ce sont, si vous voulez, femmes actrices pour Afrique factice. Car ici comme ailleurs, « la femme est l’avenir de l’homme ». Le mâle joue les matamores, toujours, mais c’est la femme qui a la clé de la maison. L’humanité sera ce que les femmes en feront.
Le problème avec nous en Afrique, singulièrement au Bénin, c’est que, à force de « prier, pleurer, gémir », nous n’apportons rien de nouveau au monde, pire, « nous parasitons le monde ». Mais, cher Olaf, certains sont conscients du drame, conscients du défi à relever. Nous le relèverons avec d’autant moins de difficulté que les femmes à phanères achetés au marché et les autres se mettront à l’école d’un maître que vous ne connaissez pas, Césaire, descendant d’esclaves lui aussi. Dans ‘‘Cahier d’un retour au pays natal’’, il somme le Noir et la Noire de « produire de son intimité close la succulence des fruits ».

Roger Gbégnonvi

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