Le secteur des médias en Afrique subsaharienne traverse une zone de fortes turbulences. Le journaliste béninois Gérard Guèdègbé, expert en médias et communication, est l’auteur d’un rapport publié en août 2026 par Deutsche Welle sur l’état du développement des médias en Afrique subsaharienne. Son analyse met en lumière les difficultés économiques des médias, la baisse des financements, les mutations liées à l’intelligence artificielle, la désinformation et les défis auxquels sont confrontées les organisations de développement des médias sur le continent.
Le journalisme africain est-il en train de changer de modèle ? Le rapport L’état du développement des médias en Afrique subsaharienne invite, en tout cas, à se poser sérieusement la question.
Réalisée à partir d’entretiens avec des organisations de développement des médias de plusieurs pays, dont le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Ghana, le Nigeria, le Kenya et le Zimbabwe, l’étude décrit un secteur pris entre difficultés financières, mutations technologiques et pressions politiques.
Les caisses se vident
C’est probablement le constat qui inquiète le plus. Les organisations interrogées sont nombreuses à avoir vu leurs ressources diminuer ces dernières années. Seules 9 % déclarent aujourd’hui disposer de financements suffisants. Toutes indiquent avoir subi des réductions de leurs financements au cours des cinq dernières années.
Pour les rédactions, les conséquences sont très concrètes : difficultés à payer les charges, réduction des effectifs, abandon de certaines activités et incapacité à investir suffisamment dans la production de contenus.
Le recul de certains financements internationaux est venu aggraver une situation déjà fragile. Le rapport revient notamment sur l’arrêt brutal de plusieurs financements américains, qui a entraîné la suspension de projets, des licenciements et l’abandon de certaines initiatives destinées à renforcer les capacités des journalistes. Derrière les chiffres, c’est donc la capacité des médias à faire leur travail quotidien qui est en jeu.
Le Bénin n’est pas en dehors de cette réalité
Le rapport cite une expérience menée au Bénin. Une organisation de radio communautaire y a créé un centre de formation et de coproduction consacré à la vérification des faits. L’objectif est notamment de répondre aux difficultés techniques qui affectent la viabilité de ses membres.
Cette initiative illustre une tendance qui prend de l’ampleur sur le continent : les organisations médiatiques cherchent désormais à ne plus dépendre d’une seule source de financement. Formation, conseil, recherche, services liés à l’intelligence artificielle ou encore partenariats avec des entreprises font partie des pistes explorées.
Quand les priorités des bailleurs ne correspondent plus aux réalités du terrain
Autre problème soulevé par l’étude est la place encore limitée des acteurs africains dans la conception des projets qui les concernent.
Moins de 20 % des organisations interrogées estiment avoir une influence significative sur la définition des priorités des projets. Dans beaucoup de cas, les programmes sont conçus à l’étranger avant d’être confiés aux partenaires locaux pour leur mise en œuvre.
Le risque est évident : financer une réponse qui ne correspond pas réellement au problème. Plus de la moitié des organisations interrogées constatent d’ailleurs un décalage entre les priorités des bailleurs et les besoins identifiés localement.
La compétition pour accéder aux financements n’arrange rien. 64 % des organisations locales et régionales interrogées déclarent avoir déjà été en concurrence avec des organisations internationales pour les mêmes financements. Le rapport plaide donc pour une implication beaucoup plus importante des acteurs locaux dès les premières étapes de conception des projets.
Intelligence artificielle et les rédactions africaines
Pendant que les ressources diminuent, les technologies évoluent à grande vitesse. L’intelligence artificielle est désormais présentée comme un enjeu incontournable pour les médias africains. Elle peut contribuer à améliorer la production de contenus et ouvrir de nouvelles possibilités économiques. Mais encore faut-il avoir les moyens de l’adopter.

Le rapport relève justement que le coût des outils d’intelligence artificielle reste un obstacle pour certaines organisations médiatiques. Il souligne aussi le risque de voir ces technologies utilisées pour produire de la désinformation à grande échelle.
Pour les rédactions, la question n’est donc plus de savoir si elles vont devoir s’adapter à l’IA. Elles doivent désormais déterminer comment le faire sans perdre leurs exigences professionnelles et éthiques.
Influenceurs et créateurs de contenus, menace ou opportunité ?
Influenceurs, podcasteurs et autres producteurs de contenus occupent désormais une place importante dans l’espace informationnel africain. Pour plusieurs organisations interrogées, leur montée en puissance représente une menace pour le journalisme d’intérêt public, notamment lorsque les règles élémentaires de vérification et d’éthique ne sont pas respectées.
Mais le phénomène ne doit pas être regardé uniquement comme une concurrence. Dans certains pays, les créateurs de contenus sont considérés comme des relais capables de toucher des publics que les médias traditionnels atteignent difficilement. Au Kenya et au Ghana, ils sont notamment utilisés pour amplifier des contenus d’éducation civique ou des enquêtes journalistiques.
Pour les médias, le défi consiste désormais à trouver le bon équilibre entre collaboration, innovation et respect des règles professionnelles.
Liberté de la presse sous pression
À ces difficultés économiques et technologiques s’ajoutent les contraintes politiques et juridiques. Le rapport relève, dans plusieurs pays, l’existence de cadres réglementaires susceptibles de compliquer le travail des journalistes et des organisations de développement des médias. Certaines législations relatives à la cybersécurité sont notamment utilisées dans des affaires touchant au travail journalistique.
Dans le Sahel, les changements politiques et les tensions géopolitiques ont également contribué, selon les organisations interrogées, à réduire l’espace disponible pour les voix critiques.
Survivre, mais surtout durer
Face à cette situation, le rapport ne se contente pas de dresser la liste des difficultés. Il propose plusieurs pistes. La première consiste à sortir de la logique des financements ponctuels. Les organisations médiatiques ont besoin de ressources permettant de financer leur fonctionnement sur plusieurs années et de renforcer leurs structures. Le rapport recommande également de soutenir la transformation numérique, l’utilisation éthique de l’IA, la cybersécurité et la formation des professionnels.

Il insiste aussi sur la nécessité de donner davantage de responsabilités aux organisations locales dans la conception et la gestion des projets.
Au bout du compte, un terme revient comme un fil conducteur dans les conclusions de l’étude : la durabilité. Les médias africains ne manquent ni de journalistes, ni d’idées, ni de volonté. Ce qui leur fait de plus en plus défaut, ce sont les moyens de transformer cette énergie en un travail durable.
Pour le rapport, l’avenir du journalisme d’intérêt public passera donc par des médias capables de diversifier leurs revenus, de maîtriser les outils numériques, de résister aux pressions et surtout de conserver ce qui constitue leur capital le plus précieux : la confiance du public.

