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Mini-stations au Bénin : 3 ans après Sèmè-Kraké, le pari fragile de la réforme de l’essence « kpayo »

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Le 23 septembre 2023, l’essence de contrebande a tué à Sèmè-Kraké. Dans cet entrepôt où était stocké du carburant communément appelé « kpayo », un incendie a fait 34 morts et une vingtaine de blessés. En quelques heures, une activité économique tolérée de fait depuis des années s’est transformée en symbole d’un risque que les autorités ne pouvaient plus ignorer. Trois ans plus tard, le gouvernement béninois veut montrer qu’il existe une autre voie. Elle s’appelle « mini-station ».

À Abomey-Calavi, ces petits dispositifs apparaissent désormais au bord des routes. Une pompe posée sur une dalle, un parasol pour protection, un vendeur et quelques clients. Le principe paraît simple : sortir l’essence des bouteilles et des bidons exposés sur la chaussée et la distribuer à travers un équipement dédié.

À quelques mètres du CEG 1 d’Abomey-Calavi, une petite pancarte annonce : « MINI STATION OUVERTE 24H/24 ». La pompe est installée sur une dalle en béton. Un grand parasol la protège tant bien que mal du soleil. Le pistolet repose sur le côté. La scène pourrait sembler anodine. Elle ne l’est pas.

Pendant des années, la vente du « kpayo » a été associée à ces bouteilles jaunes posées au bord des voies, parfois à quelques mètres des maisons, des commerces, des écoles ou des lieux de passage. Aujourd’hui, une partie de ces vendeurs est invitée à adopter un nouveau modèle.

Mais il suffit de parcourir quelques centaines de mètres pour retrouver les bouteilles. Deux systèmes cohabitent. L’un est officiellement encouragé. L’autre reste profondément ancré dans les habitudes. Et entre les deux se trouve le consommateur.

Le prix qui résiste à la réforme

Dans les mini-stations observées à Abomey-Calavi, le litre est vendu à 800 francs CFA. Chez certains vendeurs traditionnels installés au bord de la voie, il coûte 700 francs CFA.

La différence est de 100 francs. Pour un conducteur qui dépense chaque jour une partie importante de ses revenus dans le carburant, cette différence n’est pas secondaire.

Elle peut suffire à faire revenir le client vers l’ancien système. La réforme se heurte ainsi à une contradiction centrale. Le gouvernement veut rendre la vente plus sûre. Mais la sécurité a un coût. Et celui qui doit payer ce coût supplémentaire est en partie le consommateur.

Certains clients rencontrés par La Météo disent avoir également le sentiment que l’essence achetée dans les mini-stations « finit plus vite ». Ce constat relève de leur expérience personnelle et ne permet pas d’établir, à lui seul, une différence réelle de quantité entre les deux circuits. Le débat reste donc ouvert. Mais la perception du client, elle, est bien réelle.

Une réforme née avant le drame

Contrairement à ce que pourrait laisser croire la chronologie, le projet des mini-stations n’a pas été conçu après l’incendie de Sèmè-Kraké. Le gouvernement travaillait déjà sur le dossier.

Des équipements avaient été recherchés à l’étranger et des échantillons testés avant la commande annoncée de 5 000 mini-stations. Le drame a surtout accéléré le processus.

Après l’incendie, les autorités ont annoncé avoir recensé environ 54 000 points de vente de « kpayo ». Ce chiffre dit beaucoup de la difficulté de la tâche.

Il ne s’agissait pas simplement de fermer quelques entrepôts clandestins. Il fallait s’attaquer à un véritable écosystème économique. Vendeurs, transporteurs, revendeurs, conducteurs et ménages dépendent, à des degrés différents, de cette activité.

Le gouvernement a donc choisi une stratégie de réorganisation. L’objectif affiché : maintenir l’activité tout en réduisant les risques. Les mini-stations devaient notamment être installées dans le Grand Nokoué constitué des communes de Cotonou, d’Abomey-Calavi, de Ouidah, de Sèmè-Podji et de Porto-Novo, ainsi que dans des communes ne disposant pas de stations-service formelles.

En 2025, la Direction générale des dépôts pétroliers indiquait que les mini-stations étaient attribuées gratuitement aux personnes recensées comme vendeurs de « kpayo » avant le lancement du projet.

Un motocycliste qui s’approvisionne

Le terrain raconte une autre histoire

Dans les discours officiels, le changement paraît presque linéaire. Sur le terrain, il est beaucoup plus accidenté. À Abomey-Calavi, Victoire travaille depuis environ un mois dans une mini-station.

Bachelière et mère d’un enfant, elle s’est tournée vers cette activité après son accouchement, faute d’avoir trouvé un autre emploi. Elle travaille le jour, sans contrat, pour une rémunération mensuelle proche du SMIC. Elle ne parle pas de révolution. Elle parle de travail.

Les recettes peuvent dépasser 150 000 francs CFA lors des meilleures journées et tomber à environ la moitié lorsque les clients sont moins nombreux. Elle apprécie surtout les conditions de travail.

Sous le parasol, elle est moins exposée que lorsqu’elle vendait au bord de la route. La pluie constitue même parfois un avantage commercial car certains clients préfèrent éviter les bouteilles exposées aux intempéries.

Mais le parasol dit aussi quelque chose de la réforme. Une activité autrefois organisée autour de bouteilles posées sur la voie publique est désormais encadrée par une pompe… elle-même protégée par un parasol de fortune. La modernisation est réelle. Elle reste rudimentaire.

Acheter pour 200 francs : la revanche des petits budgets

La mini-station a toutefois un avantage que certains clients apprécient. Il s’agit de la possibilité d’acheter de très petites quantités. 200 francs CFA. 300 francs. Juste assez pour continuer sa route.

Ulrich, conducteur de taxi-moto, raconte qu’il a commencé à fréquenter ces points de vente lorsqu’il s’est retrouvé à court de carburant avec peu d’argent. Il a pu acheter pour 300 francs CFA. Pour lui, cette souplesse compte. Dans le commerce traditionnel, explique-t-il, il est plus difficile de demander une quantité aussi faible.

Cette possibilité permet aux mini-stations de toucher une clientèle que le prix du litre pourrait autrement éloigner. La réforme ne gagne donc pas toujours par la qualité ou la sécurité. Elle peut aussi gagner par la flexibilité.

À Tokan, la promesse économique est moins évidente

À Tokan, Ignace travaille dans une mini-station ouverte depuis environ trois mois. Le carburant vient du Nigeria. Le litre coûte 800 francs CFA et les clients peuvent acheter à partir de 300 francs. Le stock peut atteindre 30 à 40 tonneaux, selon lui.

Mais le stock ne fait pas la clientèle. Une grande station-service se trouve à proximité. Les vendeurs traditionnels proposent leur carburant à 700 francs.

Ignace estime que cette différence explique en partie la faiblesse de l’affluence. Il travaille pourtant jour et nuit. La nuit, le parasol protège mal contre les pluies. Le froid s’installe. Il doit porter des vêtements épais. Pour cette activité, il reçoit 1 500 francs CFA par jour.

Carine et le travail informel qui change de décor

Carine est élève en classe de 4e. Depuis trois semaines, elle travaille dans une mini-station pendant les vacances scolaires. Six jours sur sept. Elle reçoit 9 000 francs CFA par semaine. Les recettes peuvent atteindre 100 000 francs CFA lors des journées les plus favorables et environ 60 000 francs lorsque l’affluence baisse.

Son emplacement est avantageux. La station se trouve à un angle de rue, éloignée à la fois des vendeurs traditionnels et d’une grande station-service. Elle bénéficie ainsi de la circulation dans les deux sens.

Une mini-station sur le tronçon Calavi-Kpota–Hêvié

Le grand paradoxe du « kpayo »

Le gouvernement veut sécuriser la vente du carburant. Mais il ne cherche pas seulement à sécuriser les clients. Il cherche aussi à préserver une activité économique. C’est là que se trouve le paradoxe.

Le « kpayo » est à la fois un problème de sécurité, un marché informel et une source de revenus. Le supprimer brutalement aurait un coût social. Le maintenir dans ses formes anciennes comporte un risque. Les mini-stations constituent donc une tentative de compromis. Mais un compromis qui doit encore convaincre.

Les chiffres annoncés donnent une idée de l’ambition. Environ 10 000 mini-stations à terme, avec une nouvelle vague de 5 000 unités attendue. Mais le nombre d’équipements installés ne suffira pas à mesurer le succès de la réforme. Il faudra savoir combien sont réellement utilisées. Combien sont économiquement viables. Combien d’anciens vendeurs ont abandonné les bouteilles. Et surtout, combien de consommateurs ont accepté de payer davantage.

Trois ans après Sèmè-Kraké, la question reste entière

À Sèmè-Kraké, le 23 septembre 2023, le danger du système ancien s’est imposé avec une brutalité que personne ne pouvait ignorer. À Abomey-Calavi, trois ans plus tard, la réforme se joue dans des scènes beaucoup plus ordinaires. Un client arrive. Il regarde la pompe. Il demande le prix. Puis il regarde, parfois, le vendeur de « kpayo » installé quelques mètres plus loin. 700 francs ici. 800 francs là.

Le choix paraît banal. Il résume pourtant toute la difficulté de la réforme. Le gouvernement peut installer des milliers de mini-stations. Il peut encadrer les vendeurs. Il peut améliorer les conditions de stockage et de distribution.

Mais il ne peut pas décréter la confiance des consommateurs. Celle-ci se construit lentement. Par l’expérience, par la régularité du produit, par la disponibilité, par le prix. Et surtout par la capacité des mini-stations à devenir autre chose qu’une pompe posée sous un parasol.

Trois ans après Sèmè-Kraké, le « kpayo » n’a donc pas disparu.Il s’est déplacé, équipé, organisé. Mais il reste confronté à son ancienne réalité ; un marché où le prix compte autant que la sécurité et où la réforme de l’offre ne garantit pas encore la transformation de la demande.

La rédaction


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