Des bombardements au Moyen-Orient jusqu’aux bouteilles d’essence alignées au bord des routes béninoises, la guerre mondiale de l’énergie s’invite dans le quotidien des usagers. En quelques jours, le litre de « kpayo », carburant de contrebande venu du Nigeria et indispensable à des milliers de conducteurs, est passé de 500 à 700 FCFA. À Cotonou et Abomey-Calavi, vendeurs, chauffeurs et consommateurs tentent de comprendre comment un conflit à des milliers de kilomètres peut faire vaciller l’économie informelle locale.
À Hêvié, dans la commune d’Abomey-Calavi, les bouteilles d’essence alignées au bord de la route attirent toujours les conducteurs pressés. Mais depuis quelques jours, les discussions autour des bidons jaunes ont changé de ton. Les regards se croisent, les soupirs se multiplient. Ici, le litre de « kpayo », ce carburant de contrebande venu du Nigeria et consommé quotidiennement par des milliers d’usagers au Bénin, a brusquement pris l’ascenseur : de 500 FCFA, il est passé à 700 FCFA en quelques jours. Une hausse brutale qui surprend autant les vendeurs que les conducteurs.
Sur le bord des routes, la surprise et l’inquiétude
En milieu de matinée, Bernard Hounkpè surveille ses bouteilles soigneusement disposées devant sa petite table en bois. Revendeur d’essence depuis plusieurs années, il assure n’avoir jamais vu une hausse aussi rapide en si peu de temps. « Avant, on vendait à 500 francs. Même quand ça montait, c’était progressivement. Mais cette fois-ci, en quelques jours seulement, c’est arrivé à 700 », explique-t-il.
Pour comprendre cette flambée, Bernard a remonté toute la chaîne d’approvisionnement, jusqu’à son village d’origine. « J’ai des fournisseurs à Aglogbè, dans la commune d’Adjarra. Après cet endroit, c’est déjà le Nigeria. Souvent, quand le prix augmente ici, je vais acheter là-bas moins cher », raconte-t-il. Mais cette fois, la hausse est générale. « Même là-bas, le prix a augmenté. L’essence est montée jusqu’à 750 FCFA. C’est là que j’ai compris que ce n’est pas seulement Cotonou. »
Une guerre lointaine, des conséquences locales
Les explications avancées par les fournisseurs évoquent un phénomène inhabituel. Depuis plusieurs semaines, l’escalade militaire entre l’Iran, Israël et les États-Unis secoue le Moyen-Orient. Les frappes et les tensions qui en découlent ont entraîné des perturbations dans le transport maritime du pétrole. La fermeture du détroit d’Ormuz, passage stratégique pour le commerce mondial de l’or noir, et l’augmentation des primes de risque imposées aux navires ont ralenti l’acheminement des cargaisons vers plusieurs régions du monde.

Même si le Bénin n’importe pas directement ce pétrole, l’effet domino se fait sentir. « On nous dit que c’est à cause du dollar et de la guerre. Des bateaux qui ravitaillent l’Afrique seraient bloqués près des côtes iraniennes », rapporte Bernard, encore surpris de voir une crise internationale influencer son commerce quotidien.
Le Nigeria, principal fournisseur du carburant de contrebande qui alimente le marché béninois, ressent lui aussi cette pression sur les prix. Selon Bernard, l’augmentation se constate d’abord de l’autre côté de la frontière.
« Au Nigeria, ils vendent déjà l’essence à 600 francs CFA. Quand ça arrive au Bénin, il faut ajouter les frais, les risques et parfois la douane. Forcément, le prix augmente encore », explique-t-il.
Kabirou, un autre acteur du commerce informel du carburant, évoque également des difficultés d’approvisionnement. « Mon fournisseur m’a dit que le Nigeria ne voulait plus laisser passer facilement les marchandises », confie-t-il.
Dans ce réseau d’approvisionnement souvent opaque, les informations circulent vite mais restent parfois floues. Certains vendeurs constatent la hausse sans en connaître les causes précises.
C’est le cas de Séraphin, qui garde l’espoir d’un retour rapide à la normale. « Je ne connais pas la vraie raison. J’ai juste vu que le prix avait augmenté quand je suis allé chercher la marchandise dimanche. Ça fait mal, mais je pense que ça va redescendre », dit-il.
Les conducteurs pris à la gorge
La flambée du prix du carburant ne se limite pas aux vendeurs. Elle se répercute déjà sur le transport urbain et interurbain. À Cotonou, Joe, chauffeur de mini-bus sur la ligne Tokpa–Tokpa, regrette de ne pas avoir anticipé l’augmentation. « Si je savais que l’essence allait monter, j’allais faire le plein et prendre un bidon de réserve quand j’étais à Porto-Novo », déplore-t-il.

Face à la hausse du carburant, certains conducteurs n’ont d’autre choix que d’ajuster leurs tarifs. « Vous ne voyez pas que l’essence est devenue chère ? C’est 700 francs maintenant. Hêvié-Liklan c’est 400 francs », lance Anatole, chauffeur de mini-bus, à un passager qui tente de négocier.
D’autres préfèrent convaincre avec plus de diplomatie. « Tata, ajoutez seulement 100 francs et je vous dépose jusque dans votre salon », propose Kévin, conducteur de moto-taxi à une cliente hésitante.
Le gouvernement en veille
Face à cette situation, le gouvernement béninois dit suivre l’évolution des prix. Le porte-parole de l’exécutif, Wilfried Léandre Houngbédji, a indiqué le 6 mars que les autorités surveillent attentivement le marché des hydrocarbures, ainsi que celui des produits alimentaires susceptibles d’être affectés.
En attendant d’éventuelles mesures, le prix du « kpayo » continue de fluctuer dans plusieurs localités entre 650 et 700 FCFA le litre. Au bord des routes de Cotonou et d’Abomey-Calavi, les vendeurs continuent d’aligner leurs bouteilles d’essence, tandis que les clients comptent leurs pièces.
À des milliers de kilomètres des bombardements et des navires bloqués dans le détroit d’Ormuz, la guerre a déjà trouvé un chemin jusque dans les bidons jaunes du Bénin.

