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À Nikki, les motos sans rétroviseurs racontent une autre histoire du soja béninois

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À Nikki, dans le nord-est du Bénin, les zémidjan sont partout. Ils transportent les habitants, les visiteurs de passage et les participants à la Gaani de la Gnon Kogui. Mais quelque chose manque à beaucoup de ces motos : leurs rétroviseurs. Derrière ce détail presque invisible se dessine, selon plusieurs témoignages recueillis sur place, un commerce discret de soja à destination du Nigeria, par des pistes qui contournent les itinéraires officiels.

Nikki. 31 août au 2 septembre 2026. La première chose que l’on remarque à Nikki, ces jours-là, ce sont les motos. Elles sont partout. Elles se faufilent entre les voitures, déposent des passagers devant les boutiques, attendent sous les arbres avant de repartir. Les conducteurs de zémidjan transportent les visiteurs venus pour la Gaani de la Gnon Kogui, les habitants, les commerçants et ceux qui traversent la ville pour quelques minutes seulement.

La ville est en mouvement. Mais, au milieu de ce ballet, un détail finit par s’imposer : les rétroviseurs manquent. Sur une moto, cela peut être un accident. Sur une autre, une pièce cassée que le propriétaire n’a pas remplacée. À Nikki, au cours de plusieurs trajets, le même constat revient. Des guidons nus, débarrassés de ces petits miroirs qui permettent aux conducteurs de surveiller ce qui se passe derrière eux.

Pourquoi les enlever ? La question est posée à plusieurs conducteur. Les premiers sourient. Certains répondent qu’ils ne savent pas. D’autres préfèrent parler d’autre chose. Le détail reste un détail. Jusqu’au lendemain.

Le conducteur qui a accepté de parler

Mardi 1er septembre, je reprends un zémidjan pour rejoindre l’Espace chez John, à la sortie de Nikki, où se tiennent les Rencontres intergénérationnelles des femmes leaders politiques du Bénin, édition 2026, organisées par la Vice-présidente du Bénin, dans le cadre de la Gaani de la Gnon Kogui.

La question revient. « Pourquoi vous enlevez les rétroviseurs ? » Le conducteur sourit. Il esquive. La question est répétée. Cette fois, il accepte de parler, à condition que son identité ne soit pas révélée. Son explication donne au détail observé la veille une autre signification.

Sur certaines motos, dit-il, les rétroviseurs seraient retirés parce que le guidon sert à transporter des sacs. Dans ces sacs, il y aurait du soja. Les sacs sont chargés sur la moto, puis acheminés vers le Nigéria par des pistes secondaires, selon son témoignage.

Le conducteur décrit un système simple. Un propriétaire de marchandise confie des sacs à un transporteur. Le transporteur charge. La moto quitte la ville. Puis vient la piste, lorsque celle-ci permet de s’éloigner des grands axes.

Le paiement se ferait au sac. Entre 3 000 et 3 500 francs CFA, affirme-t-il. Un trajet pourrait transporter jusqu’à six sacs. À 3 500 francs CFA l’unité, le calcul atteint 21 000 francs CFA. Pour un conducteur habitué à enchaîner les petites courses, la somme mérite attention.

« Quand il y a du soja, combien pouvez-vous gagner dans une journée ? » Le conducteur affirme que l’activité devient particulièrement intéressante à certaines périodes de l’année, notamment vers la fin de l’année et le début de la suivante, lorsque la circulation du soja s’intensifie.

606 016 tonnes de soja en 2025

Derrière les sacs transportés sur une moto, il y a une filière. Et derrière cette filière, des centaines de milliers de tonnes. En 2025, la production nationale de soja a atteint 606 016 tonnes, selon les données du ministère de l’Agriculture.

À Nikki, la culture occupe également une place importante dans l’économie locale. Pour la campagne 2025-2026, le bilan présenté au niveau communal fait état de 39 248 tonnes de soja produites à Nikki, selon les données du ministère de l’Agriculture.

Derrière ce nombre se trouvent des champs, des producteurs, des acheteurs, des sacs, des entrepôts, des véhicules et des motos. Et des itinéraires. Certains sont visibles. D’autres le sont moins.

Dans une région où le Nigéria est géographiquement proche, le déplacement d’une partie de la production vers la frontière peut devenir un enjeu économique aussi bien que réglementaire. Le soja n’est donc pas seulement une affaire de champs. Il devient une affaire de transport.

Une économie sur deux roues

Le producteur vend. Le commerçant achète. Le transporteur charge. La marchandise circule. Sur une moto, quelques sacs peuvent suffire à transformer une course ordinaire en opération commerciale.

Pour le conducteur interrogé, le paiement au sac constitue l’attrait principal. À six sacs et 3 500 francs CFA l’unité, le revenu brut annoncé atteint 21 000 francs CFA pour un trajet.

Il faut cependant retrancher le carburant, l’entretien de la moto et les autres dépenses éventuelles. Le bénéfice réel du conducteur n’a pas été établi. Mais l’écart avec une succession de petites courses de taxi-moto peut expliquer pourquoi l’occasion est attractive.

Le soja ajoute ainsi une autre fonction à un outil de travail déjà polyvalent. À Nikki, une moto peut transporter un passager le matin, des marchandises quelques heures plus tard et redevenir un taxi dans l’après-midi. Le même engin change de fonction selon la demande. Et parfois, selon le conducteur interrogé, il change même de destination.

Une récolte soutenue par l’État

Cette économie ne se développe pas en dehors des politiques agricoles nationales. Le 13 mai 2026, le Conseil des ministres a adopté des mesures de soutien aux producteurs concernant les prix de cession des engrais pour la campagne agricole 2026-2027.

Dans son compte rendu, le gouvernement explique que la mesure intervient dans un contexte international jugé défavorable et susceptible de menacer la sécurité alimentaire.

L’État a décidé de mobiliser 31 875 707 365 francs CFA pour reconduire les niveaux de prix de cession des engrais appliqués lors de la campagne 2025-2026. L’objectif annoncé est de maintenir l’accès des producteurs aux intrants à des prix soutenus.

Entre la décision prise à Cotonou et le sac de soja posé sur une moto à Nikki, il existe une chaîne économique. Les engrais permettent de produire. Les producteurs récoltent. Les commerçants achètent. Les transporteurs déplacent. Les transformateurs utilisent la matière première. Les exportateurs, lorsqu’ils disposent des autorisations nécessaires, peuvent accéder aux marchés extérieurs.

Chaque étape donne une valeur supplémentaire au produit. Et chaque rupture dans cette chaîne peut créer un marché parallèle.

Mais le soja ne peut pas simplement franchir la frontière

Pour comprendre ce qui se joue sur les pistes, il faut revenir aux règles. Le décret n° 2022-568 du 12 octobre 2022 interdit l’exportation du soja grain à compter du 1er avril 2024. Le dispositif prévoit toutefois un régime d’agrément et d’autorisation pour les opérateurs concernés, après satisfaction des besoins des transformateurs locaux.

Le choix du gouvernement s’inscrit dans une politique plus large : favoriser la transformation agroalimentaire au Bénin et conserver davantage de valeur ajoutée sur le territoire. Le portail officiel des services publics précise que l’autorisation d’exportation permet aux exportateurs agréés d’exporter après satisfaction des besoins des industriels et autres utilisateurs locaux. Mais si du soja quitte le territoire sans respecter les règles applicables, le trajet peut relever de la sortie frauduleuse du produit.

À Djougou, la sonnette d’alarme

Quelques mois avant la Gaani, le jeudi 22 janvier 2026, à Djougou, une séance de sensibilisation consacrée à la sortie frauduleuse du soja avait réuni plusieurs acteurs de la filière.

La Direction régionale des Douanes et Droits indirects de l’Atacora-Donga et l’Interprofession du soja du Bénin avaient associé à cette rencontre producteurs, transporteurs, commerçants et autres acteurs concernés. Il s’agissait de rappeler la réglementation et les risques liés à la sortie frauduleuse du soja.

Hantarou Kpara, directeur départemental de l’Industrie et du Commerce de l’Atacora-Donga, avait alors appelé les acteurs de la filière à collaborer avec les autorités. « Aujourd’hui, nous vous exhortons à un devoir civique et républicain. Il faut que vous, transporteurs, collaboriez pour faire tourner les industries locales », avait-il déclaré le 22 janvier à Djougou.

La frontière commence parfois bien avant la frontière

À Nikki, la frontière n’est pas toujours visible. Elle peut commencer sur une piste, à la sortie de la ville. Un conducteur quitte les rues animées, laisse derrière lui les boutiques et les passagers, puis prend un itinéraire moins fréquenté.

Selon les témoignages recueillis, certains conducteurs transporteraient ainsi des sacs de soja vers le Nigéria. Des opérations de contrôle pourraient conduire à la saisie des marchandises. Certains conducteurs abandonneraient même leur moto à l’approche des agents chargés du contrôle.

Ces affirmations n’ont pas pu être confirmées par une source officielle. Ce qui est établi, en revanche, c’est que les autorités béninoises ont consacré des actions de sensibilisation à la sortie frauduleuse du soja.

Quand une moto change de valeur

Dans le nord du Bénin, une moto peut être plusieurs choses à la fois. Un moyen de gagner sa vie. Un taxi le matin. Un véhicule familial l’après-midi. Un outil de transport de marchandises lorsqu’une occasion se présente. Le soja ajoute une autre dimension à cette économie.

Pour le conducteur interrogé, le paiement au sac transforme la course. Le revenu ne dépend plus seulement du nombre de passagers transportés. Il dépend aussi de la quantité de marchandise chargée et de la distance parcourue.

Au bout du chemin

Mercredi 2 septembre, la Gaani de la Gnon Kogui touche à sa fin. Les visiteurs repartent. Les rues retrouvent progressivement leur rythme. Les motos continuent de circuler. Certaines ont leurs rétroviseurs. D’autres non.

Le visiteur ordinaire n’y prêtera probablement aucune attention. Pourtant, derrière certains de ces guidons nus, il y aurait une histoire de récoltes, d’argent, de transport et de réglementation. Une histoire qui commence dans un champ de soja et pourrait se poursuivre sur une piste en direction du Nigéria.


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