Annoncé comme une réforme du commerce béninois, le déménagement du marché Dantokpa vers Akassato et le pôle commercial GMK devait débuter du 5 au 15 janvier 2026. À la date prévue, rien n’a bougé. Sur le plus grand marché à ciel ouvert de la sous-région ouest-africaine, les étals sont toujours en place, les commerçants poursuivent leurs activités et l’incertitude s’installe.
Mi janvier 2026. Il est neuf heures du matin à Dantokpa. Le soleil s’élève lentement au-dessus de la lagune, mais déjà la chaleur enveloppe les allées étroites du marché. Des brouettes chargées de sacs de riz se frayent un chemin entre les étals de tomates, de poissons fumés, de pagnes multicolores et d’ustensiles de cuisine. Les cris des vendeuses, les klaxons des motos et le brouhaha des négociations donnent l’illusion d’une normalité intacte.
Pourtant, derrière cette effervescence familière, quelque chose s’est figé. Le calendrier officiel annonçait un déménagement du marché Dantokpa entre le 5 et le 15 janvier 2026. Nous sommes au-delà de cette échéance, et rien n’a commencé. Ni opération de déguerpissement, ni signal clair de départ. Le plus grand poumon commercial du Bénin continue de respirer, mais dans l’expectative.
« On travaille comme si de rien n’était, mais personne n’est vraiment tranquille », glisse un manutentionnaire, assis sur un sac de maïs, à l’entrée du marché.

L’annonce et l’attente
Le 8 septembre 2025, lors d’une séance d’échange avec les commerçants, la directrice générale de l’Agence nationale de gestion des marchés (ANaGeM), Eunice Loisel Kiniffo, avait tenu un discours ferme et rassurant. Elle avait fixé une date et une ambition.
« Le 15 janvier 2026, nous pourrons officiellement ouvrir les portes du Pôle agroalimentaire du Grand Nokoué et du Pôle commercial GMK. Ce sera une étape historique pour le commerce béninois », avait-elle déclaré, évoquant une modernisation nécessaire, une meilleure organisation des flux commerciaux et une amélioration des conditions de travail des commerçants.
Mais sur le terrain, aucune communication officielle n’est venue préciser les modalités pratiques ni le nouveau chronogramme. Résultat : une attente qui s’étire et nourrit les rumeurs.
Vendre malgré tout, en attendant l’ordre de partir
Face à cette incertitude, les commerçants ont adopté une stratégie simple, continuer à vendre. Pour beaucoup, c’est une question de survie.
« C’est le gouvernement qui décide quand nous allons partir », explique calmement maman Arnold, vendeuse de bijoux, assise derrière ses présentoirs scintillants. « S’ils viennent aujourd’hui pour nous dire de ramasser nos affaires, nous allons le faire. Mais comme ils n’ont encore rien dit, nous continuons de venir vendre ici. Et puis, nous en profitons pour informer nos clients que nous irons bientôt à Akassato. »
Cette adaptation permanente est devenue la norme. Informer les clients sans les perdre, vendre sans investir davantage, travailler sans se projeter : un équilibre précaire.

Ironie, hésitation et calculs silencieux
Chez d’autres, l’attente se transforme en ironie amère. Devant ses paniers de tomates fraîches soigneusement alignés, maman Collette esquisse un sourire.
« Peut-être que le 5 janvier dont ils avaient parlé n’est pas encore arrivé », lance-t-elle, mi-amusée, mi-fataliste. Puis, plus sérieuse, elle confie son dilemme : « Je suis partagée entre prendre une place dans le nouveau marché et ouvrir une petite boutique à la maison. Rien n’est sûr. On observe. »
Cette hésitation traduit une réalité partagée. Investir aujourd’hui sans visibilité peut coûter cher demain. Louer un espace, déménager un stock, fidéliser une clientèle dans un nouveau site… chaque décision engage des ressources déjà fragilisées par la cherté de la vie.
Coopérer, mais à quel prix ?
Philomène, vendeuse de perruques et de mèches brésiliennes, incarne une autre posture. Assise derrière ses mannequins coiffés, elle reste mesurée.
« Pour le moment, je continue de venir ici. Je n’ai pas encore pris de place dans le nouveau marché, je réfléchis encore », confie-t-elle. À l’évocation d’un éventuel déguerpissement, elle hausse les épaules. « Nous allons coopérer. Nous avions été avertis. »
Mais coopérer ne signifie pas être serein. Derrière ces mots se cache la peur d’un bouleversement brutal, sans filet de sécurité économique.

Distance, coûts et foi en la Providence
Au fond du marché, là où l’affluence se fait plus rare, maman Véronique vend des ustensiles de cuisine. Son regard trahit une inquiétude profonde.
« Je quitte Porto-Novo chaque jour pour venir vendre ici », explique-t-elle. « Ce n’est déjà pas facile. Et voilà qu’il faut aller jusqu’à Akassato. Les articles sont chers, les marges sont petites. Je ne vends pas beaucoup. »
Pour elle, le déménagement n’est pas seulement un changement de lieu, mais une équation économique presque insoluble. « J’apprécie l’idée d’un nouveau marché, mais dans ces conditions… seule la Providence peut nous aider », murmure-t-elle.
Perdre un lieu, perdre une clientèle ?
Pour les commerçants spécialisés, la crainte est encore plus ciblée. Godwin, vendeur de chaussures de luxe, redoute surtout la perte de visibilité.
« Mes clients ne me connaissent qu’ici, à Dantokpa », affirme-t-il. « J’ai investi dans la communication autour de ce site. Si je pars, il faudra tout recommencer. Convaincre les clients de me suivre, ce n’est pas gagné. Les premières semaines seront très difficiles. »

Au fil des témoignages, une évidence s’impose : Dantokpa n’est pas qu’un espace commercial. C’est un repère social, un lieu de mémoire, un pilier économique pour des milliers de familles. On y hérite souvent d’un étal comme d’un patrimoine, on y construit des relations sur plusieurs décennies.
Quitter Dantokpa, pour beaucoup, c’est tourner une page chargée d’émotions. « Ici, j’ai grandi, j’ai élevé mes enfants », confie une vendeuse de poissons, le regard perdu dans l’allée. « Partir, ce n’est pas simple. »
Aujourd’hui, à Dantokpa, le temps semble suspendu. Les commerçants vendent, espèrent, calculent, prient. Ils savent que le déménagement viendra, tôt ou tard. Mais l’absence de calendrier clair alimente l’angoisse et fragilise des équilibres déjà précaires.

