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Dépigmentation ou pourquoi il faut que le Noir se lâche [Chronique Roger Gbégnonvi]

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Dans un ouvrage encore inédit, un jeune chercheur béninois vous soumet à une colère sourde en révélant que « La dépigmentation coûte à l’Afrique, selon des études, près de 32 milliards de dollars chaque année ». Quoi donc, cette même Afrique réputée pauvre, que la Banque mondiale et le FM n’ont de cesse de soutenir ? En quête de plus de lumière, vous interrogez Google et tombez sur la page d’une jeune journaliste béninoise qui révèle que, sur le plus grand marché de Cotonou, il se fait « 500.000 f CFA de chiffre d’affaires par jour » en matière de produits de dépigmentation. Son enquête n’a pris en compte aucun autre grand marché du Bénin, et pas davantage les femmes fortunées qui, pour se dépigmenter de façon efficace et durable, vont en pharmacie, et dont certaines prendraient de fortes mesures pour avoir des bébés à faible mélanine. Si l’enquête avait intégré aussi ces données, la part du Bénin aux 32 milliards de dollars annuels serait supérieure aux 500.000 f CFA quotidiens. Et il vous revient à l’esprit l’espèce de révolte du jeune chercheur béninois : « Les usines de production des pommades de dépigmentation ne sont même pas implantées en Afrique pour que l’argent reste sur le continent. Elles sont soit en Asie, soit en Occident ». L’Afrique enrichit les autres.

La quête de « plus de lumière » vous a plongé dans le noir de la colère rentrée. De peur qu’elle ne vienne à s’extérioriser en AVC, vous décidez de vous apaiser en vous appuyant sur la solide logique du monde. En effet, comme la guerre, l’alcoolisme et l’addiction à la drogue, la dépigmentation est un fléau et non un crime. On combat et punit le crime, non le fléau, devant quoi les Etats et les instances morales sont impuissants, quand même ils veulent la fin dudit fléau, qui n’est pas un bien mais un mal. Un mal qui concerne l’individu. Et il est difficile d’amener l’alcoolique ou l’habitué à la drogue dure de renoncer au whisky ou à la cocaïne pour consacrer l’argent au bien-être de sa famille. Il est difficile d’amener la femme noire qui a honte d’être noire – entre 15 et 49 ans, dit l’enquête – à ne plus se dépigmenter pour investir dans l’éducation de ses enfants, qu’elle élève peut-être seule. Et l’on ne blâme pas le soldat qui s’est bien comporté à la guerre en tuant les ennemis en grand nombre : on le couvre de médailles. Si le fléau devient vecteur de crime sur autrui, on punit le crime. L’alcoolique et le drogué basculent parfois dans le crime sur autrui du fait du fléau qui les mine. Or le fléau de la dépigmentation affiche une certaine innocence, il mine l’individu sans déborder sur autrui.

Pour autant l’on doit combattre la dépigmentation, faute de la punir. En quoi faisant ? Il faut expliquer à tous les enfants noirs, garçons et filles, les origines du « Black is beautiful ». Au sortir de l’esclavage (auquel des chefs noirs ont pris part de même que des lettrés noirs ont prêté main forte à la colonisation), de la ségrégation raciale et de l’apartheid, au sortir de ces trois fléaux, que des humanistes requalifieront en crimes contre l’humanité, crimes non punis, le Noir s’est vu enlaidi au moral et au physique, il s’est vu misérable et méprisable et a cru devoir ressembler á ceux qui l’ont le plus enlaidi et méprisé. Et, prenant une sorte de revanche, il énonça que « le Noir est beau ». Aussi ! Comme un inavouable regret de n’être pas blanc.

Regret aussi inavouable qu’absurde, car aucune couleur n’est belle ou laide en soi. « La beauté sera convulsive ou ne sera pas ». Toute beauté se tisse du mélange de plusieurs différences, voire de plusieurs oppositions ou contradictions assumées par l’intelligence. Et il y a négation de la vérité et du réel à vouloir effacer les différences et pousser à l’uniformisme blanc le monde arc-en-ciel. Voilà ce qu’il faut expliquer dès leur bas âge aux enfants noirs de la terre, leur proposer une psychanalyse de la dépigmentation pour les détourner à jamais du fléau de la dépigmentation, un mimétisme porteur d’immobilisme de l’esprit. Dans Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon écrit, à juste raison : « Il ne faut pas essayer de fixer l’homme, puisque son destin est d’être lâché. » Que donc se lâche le Noir ! Comme tout homme.

Roger GBÉGNONVI

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