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Origine africaine du malaise hexagonal [Chronique Roger Gbégnonvi]

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Dans le poème PRIÈRE DE PAIX daté de janvier 1945 qui clôt son recueil Hosties Noires, au chant III, Léopold Sédar Senghor, sortant de la généralité de « l’Europe blanche », précise : « et je veux prier singulièrement pour la France. Seigneur, parmi les nations blanches, place la France à la droite du Père. » A la place donc du Christ Rédempteur, alors même que le poète ne peint pas l’Hexagone en ange vêtu de blanc immaculé, puisque son poème comporte moult versets de reproches à la France dont « la poudre a croulé dans l’éclair la fierté des tatas et des collines, [qui] a traité les résistants de bandits, et craché sur les têtes-aux-vastes-desseins […], qui traite ses Sénégalais en mercenaires, faisant d’eux les dogues noirs de l’Empire », etc., etc.

« Prière de paix et de pardon » cependant car, à l’instar de toute l’Afrique sous le choc de l’humiliation, le futur académicien est resté sous le charme de son vainqueur brutal mais fascinant. Et l’Afrique de cultiver en son for intérieur, comme tous les « damnés de la terre », le bien connu syndrome de Stockholm, étrange attachement affectif du vaincu au vainqueur, alors même que le vaincu sait n’avoir retiré aucun avantage de la barbarie du vainqueur. Car, pour enrichir leurs civilisations d’un apport nouveau, point n’est besoin de brûler les terres des peuples ‘‘découverts’’, de les brûler eux-mêmes au besoin, le besoin étant d’accaparer leurs territoires et leurs richesses, tout en renversant les Tables de la Loi : dire de la force sanguinaire qu’elle est vertu héroïque, écrire, comme Hegel, que « l’esclavage a contribué à éveiller un plus grand sens de l’humanité chez les nègres. » Or la stricte vérité est que l’esclavage a révélé la bestialité du négrier, noir et blanc, sa férocité quand il s’agit de saisir les biens des peuples vaincus, tués ou soumis. Et Senghor de stigmatiser « la meute boulimique des puissants et des tortionnaires ». Meute qui beugle, vole, viole et tue. Et Senghor est vrai quand il écrit « brigand du Nord » et dit « mon Afrique crucifiée depuis quatre cents ans et pourtant respirante ».

Pendant quatre siècles d’esclavage et de colonisation, ledit brigand s’est installé dans la facilité sur le dos du Nègre vassalisé, mais respirant, Nègre devenu sa rente viagère à travers une foultitude d’institutions conçues pour l’exploit machiavélique d’arracher au Nègre toute lanterne et de lui imposer comme lanterne toute vessie. Mais, et c’est ici la faille, ledit brigand ne peut, indéfiniment, maintenir les peuples les yeux bandés et leur parler sans cesse de l’Arlésienne de leur développement. Quatre siècles de servitude et un demi-siècle de fausse décolonisation ont sorti les Nègres du « sommeil dogmatique » à eux inoculé par leurs vainqueurs. A présent réveillés et debout, ils dessouchent le rhizome des mensonges et entendent en finir, à terme, avec le pillage de leurs ressources par le « brigand du Nord », qui ne peut plus se prétendre propriétaire de l’or, du pétrole, de l’uranium, des trésors des terres-noires, et tutti quanti, que son sous-sol ne produit pas et ne produira jamais. Sentant le pouvoir échapper en Afrique aux vieux béni-oui-oui, le Chef de l’Hexagone est allé courtiser les jeunes Africains à Montpelier et trinquer avec eux à Kinshasa. Mais les jeunes Africains savent quel étau leurs parents ont décidé de desserrer et n’entendent pas s’y laisser enfermer à leur tour.

Voilà pourquoi, ne disposant plus à sa guise de l’Afrique, le Chef de l’Hexagone demande aux siens de travailler plus, de renoncer en somme au mantra de facilité ‘‘grèves et vacances’’ qui n’avait de socle que l’oreiller de la sueur nègre, pour adopter maintenant, tout à côté d’eux, le mantra de responsabilité Arbeit und Steuer (travail et impôts). Ce mantra, qui court le long du Rhin, conviendrait aussi très bien aux Nègres, si l’on en croit Aimé Césaire : « Je demande trop aux hommes ! Mais pas assez aux nègres… » Et pas assez aux habitants de l’Hexagone, à qui leur personnel politique cache délibérément la vérité africaine de la France et qui sont loin de savoir que leur ancienne aise tenait à l’Afrique ancienne et que, donc, leur malaise actuel a possiblement pour origine l’Afrique nouvelle, réveillée et debout.

Roger GBÉGNONVI

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