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Michel Dujarier et la saga des langues du Bénin [Chronique Roger Gbégnonvi]

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Un Franco-Béninois. Et pas la moindre pièce administrative pour attester la seconde nationalité. Point n’était besoin. En 1961, en foulant le sol dahoméen, Michel Dujarier se fit Béninois et le resta après son retour en France en 1994, comme en témoignent ses fréquentes visites au Bénin et le contact permanent gardé avec le pays et avec ses collaborateurs qui poursuivaient avec lui à distance le mouvement commencé avec lui en équipe.

Michel Dujarier, docteur en théologie, Fidei Donum, Don de la Foi – donc diocésain et pas missionnaire en titre – était professeur par vocation mais ne dédaignait pas l’habit de pasteur. Aussi son évêque le nomma-t-il curé de la tentaculaire paroisse du Sacré-Cœur d’Akpakpa à Cotonou. Alors lui naquit une nouvelle vocation, celle de chercheur en linguistique et en parémiologie fongbè. En linguistique, car il tenait à s’adresser aux siens dans la langue fongbè comprise et parlée par tous sur la paroisse avec le gungbè en embuscade. En parémiologie, car il s’était aperçu que là où Thomas d’Aquin, Augustin l’Africain ou Blaise Pascal confortent le message chrétien, ce sont les proverbes du terroir qui peuvent jouer le même rôle pour les baptisés et les catéchumènes rassemblés autour de l’Evangile et de l’Eucharistie.

Et Michel Dujarier de se mettre au travail. Entouré de ses catéchistes, aidé parfois de quelque grand séminariste en stage, il peaufine ses homélies en langue fongbè, trouve les proverbes idoines à introduire aux bons endroits, fait corriger sa prononciation, pour que sa catéchèse épouse le terroir et emporte conviction et adhésion. Déjà adepte de l’inculturation avant qu’elle ne devienne théorie et discipline. A l’école de Michel Dujarier, beaucoup de Béninois ont approfondi le fongbè, leur langue, et ont découvert la pédagogie des proverbes. La culture des Fons doit à Michel Dujarier des ouvrages, qu’il n’a pas signés mais qu’il a inspirés et qui n’auraient pas existé sans lui. Ainsi en est-il, par exemple, des quatre volumes de proverbes publiés par Pamphile Boco avec « Préface de M. l’abbé Michel Dujarier ». En 2016, il publia lui-même « Cent leçons pour parler le Fon – méthode d’apprentissage du Fongbè ». Un legs à ses frères et sœurs missionnaires dont il s’occupait de l’immersion linguistique.

Michel Dujarier travaillait sans arrêt. Les nuits devaient être pour lui un problème parce qu’il ne pouvait pas compter sur ses coéquipiers partis se reposer alors que, tout seul, jusqu’au-delà de minuit et du silence, il restait penché sur quelque projet à leur soumettre le lendemain. En plein apostolat au Sacré-Cœur d’Akpakpa, il reçoit un jour un livre volumineux sur les Pères de l’Eglise, sa spécialité : « De quoi meubler ma prochaine crise de palu. Je ne pourrais me concentrer maintenant pour le lire ! » Attendre d’être sous perfusion pour lire 600 pages ! Spartiate. A 89 ans, il est résident à la maison des Missions Africaines. Il continue de donner cours et conférences, il a encore deux chantiers précis : compléter le dictionnaire fongbè Segurola-Rassinoux en y introduisant les néologismes dont les journalistes en langue fongbè émaillent leurs émissions sur les radios de proximité, et achever le troisième tome de son livre Eglise et Fraternité. D’où, peut-être, une légère hésitation à l’heure de remettre son âme : « Seigneur, je crois que c’est un peu tôt, j’ai encore du travail. – Fils, mon bon et fidèle serviteur, tu as 91 ans, le temps de labeur que j’ai fixé pour toi. – J’ai compris. Seigneur, je t’aime. » Et Michel Dujarier entra dans la joie de son Maître. Le 21 janvier 2023. A Montferrier.

En 33 ans de présence fraternelle au Bénin, porté par Jésus le Christ vers « Le Milieu Divin » entrevu par Teilhard de Chardin, Michel Dujarier aura magnifié, au passage, l’âme et le visage d’un peuple à travers sa langue. Et lorsque demain, les langues africaines, écrites et rendues à la science, révèleront au monde « la succulence des fruits » appelée par Aimé Césaire, des Béninois se souviendront et diront avec gratitude qu’au début de la saga était Michel Dujarier aussi. Merci, Père, d’être passé parmi nous et de nous avoir donné la main.

Roger GBÉGNONVI

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1 Commentaire

Roger Gbégnonvi : une perte immense pour l’IPEDEF | Ipedef août 28, 2023 at 9:59

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