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Boologie ou le gri-gri soumis à la science [Chronique Roger Gbégnonvi]

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A la recherche d’elle-même dans un monde lui-même en crise, l’Afrique emprunte des voies inattendues. Le pays de Nelson Mandela s’est doté de son université de sorcellerie, et le Bénin vient de se doter de son académie de boologie. C’est feu le professeur Jean-Marie Apovo qui avait posé les jalons de la boologie en 2005 dans son ouvrage universitaire de près de 300 pages : Anthropologie du ‘‘BO’’ (Théorie et pratique du gri-gri).
Apovo n’a pas abordé le sujet sans scrupule. Il écrit en effet que « Le domaine du BO relève des sciences occultes, c’est-à-dire des sciences dont la pratique et la connaissance relèvent du mystère ». Or, peut-on soumettre le mystère à la science ? A priori, non. Mais personne ne s’étonne qu’existe la théologie, science de Dieu, mystère des mystères. On peut donc étudier le BO en boologie. Un problème toutefois : Dieu, c’est le bien, tandis que le BO, c’est le mal : « Le BO est une excellente arme de combat contre son ennemi réel ou putatif », écrit Apovo avant de souligner « l’action du BO nuisant ». Peut-on soumettre le BO nuisant à la science sans prendre le risque de le rationaliser, de le systématiser, le risque de rendre une arme de nuisance accessible à tous les méchants ? La question se poserait si l’existence des Ecoles de guerre faisait sursauter et qu’aucun officier ne pourrait se vanter d’avoir « fait Saint-Cyr », où l’on apprend à nuire aux hommes, voire les bousiller, au motif d’en sauver d’autres. On peut donc chercher à analyser la capacité de nuisance du BO. La boologie s’impose d’autant que, selon Apovo, « On peut affirmer sans risque de se tromper qu’il n’y a pas de vie au Dahomey sans BO… Les Dahoméens à tous les niveaux d’instruction ou de fortune sont confrontés à cette réalité ténébreuse, irréductible, tenace sans pouvoir en déterminer les fondements objectifs ». Et pour souligner la généralisation du recours au BO, Apovo écrit : « Il nous est arrivé de voir de visu un curé dahoméen faire du BO, ne voulant pas se faire affecter de sa paroisse. » Le BO, « réalité ténébreuse », utilisé comme rempart, non pas malgré nuisance et ténèbres, mais parce qu’il est censé les répandre à profusion.
Et il y aurait assurément matière à effroi et angoisse si, professeur de sciences humaines, Apovo n’était aussi et d’abord un humaniste. Et c’est l’humaniste généreux, préoccupé de l’avenir de l’homme, qui écrit que « avec la prolifération des écoles où s’enseignent la science et la technique de l’Occident, le BO perd de plus en plus de terrain, même dans les campagnes, son réservoir ou sa réserve ». Et c’est bien le rôle de l’école et de la science : délivrer l’homme de ses peurs pour l’arracher au risque de se dissoudre dans le ghetto d’horreur où ses peurs le condamnent à s’enfermer et à s’enferrer sous prétexte de sécurité. Il est significatif que les 350 pages de Florent E. Hessou sur la sorcellerie en 2021 portent en sous-titre : « Pour une déconstruction du mal sorcier. » Le mal déconstruit perd en virulence et laisse à l’homme une plus grande possibilité de construire le beau et le bien.
Apovo et Hessou inquiets de la nuisance du BO et de la sorcellerie, et Teilhard de Chardin d’écrire à nouveau : « Il y a une affaire en train dans l’univers. » Cette affaire, c’est l’homme en quête de lui-même et du bonheur par-delà « Nuit et brouillard ». Le savant jésuite fut brancardier en 14-18. Il a donc vu de près l’horreur où les hommes s’enferment et s’enferrent sous prétexte de sécurité. En 1934 il s’interroge sur le corps (sic) que les hommes donneront aujourd’hui (sic) à l’attente du Ciel (sic). Et il répond, non sans courage : « Celui d’une immense espérance totalement humaine ». Et il a souligné ‘‘totalement humaine’’.
L’on doit se réjouir que l’homme béninois prenne sa place dans cette cordée devant conduire l’homme vers lui-même et vers le bonheur possible. Se réjouir et souhaiter que les premiers marcheurs soient rejoints par beaucoup d’autres dans cette ascension exigeante.

Roger GBÉGNONVI

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