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Affligeantes complicités africaines ? [Chronique Roger Gbégnonvi]

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Les 400 pages d’Adam Hochschild sur Les fantômes du roi Léopold -Un holocauste oublié-, convainquent le lecteur que, pour les colons belges, le Congo-Belge était peuplé de bêtes de somme destinées à devenir charognes impropres à la consommation. Il allait donc de soi que les colons belges et leurs associés aient dissous Patrice Lumumba dans un baril d’acide en 1961. De croire à l’indépendance du Congo en 1960 et que les Congolais devaient vivre libres constituait en soi une monstruosité à éradiquer. On l’éradiqua dans l’acide. Ce qui, par contre, ne va pas de soi, c’est le très bel accueil offert par la RDC en juin 2022 à la dent de Patrice Lumumba ramenée de Bruxelles. Si après enquêtes, vérifications, test ADN et tutti quanti, les Belges savent que la dent est l’une des trente-deux de Lumumba, pourquoi ne l’avoir pas gardée en Belgique pour qu’elle continue de faire le bonheur des Belges ?
La dent de Patrice Lumumba dans l’ancienne Léopoldville a été précédée en octobre 2005 à Brazzaville par le mausolée de Pierre Savorgnan de Brazza, « explorateur et colonisateur français d’origine italienne », dit le Petit-Robert avant d’ajouter que « son sens de l’égalité entre les hommes lui gagna l’estime des populations ». Un gentil colonisateur. Dont acte. Quitte à rappeler que tous les colonisateurs se disaient motivés par la gentillesse, par la lumière à apporter aux peuples à la dérive dans d’épaisses ténèbres, motivés par le zèle de la « mission civilisatrice » pour purger la terre de toute barbarie. Si Brazza a fait beaucoup mieux, pourquoi son mausolée ne se dresse-t-il pas à Paris ou à Castel Gandolfo où il est né, pour que sa gentillesse continue d’inspirer les Français ou les Italiens ?

En toile de fond à la dent de Lumumba à Kinshasa et au mausolée de Brazza à Brazzaville, voici le Rwanda qui, ne fût-ce le veto énergique de l’internationale des droits de l’homme, aurait accueilli ou recueilli les migrants clandestins que la Grande-Bretagne ne voulait pas chez elle. Ce qui est mauvais pour le Royaume-Uni serait-t-il tout bon pour le Rwanda ? Le chef de la furie nazie avait envisagé de déporter à Madagascar les Juifs dont il entendait débarrasser l’Allemagne et l’Europe pour préserver de toute souillure la bonne Race Arienne. Au début des massacres au Rwanda en 1994, si l’on en croit François-Xavier Verschave dans La Françafrique- Le plus long scandale de la République-, le dirigeant français avait confié (p.32) : « Dans ces pays-là, un génocide, c’est pas trop important ».

La clarté caractérise hier et aujourd’hui le regard des Européens et de leurs dirigeants sur l’Afrique. L’ambiguïté est du côté des Africains et de leurs dirigeants, marqués, de façon inavouée, par les temps où leurs ancêtres subissaient la férocité des maîtres, les temps où, comme écrit Elie Wiesel à propos des chambres à gaz, « c’était humain d’être inhumain ». Un relent de ces temps de destruction de l’Africain se sera imprimé dans l’ADN des Africains et transparaît avec netteté chez leurs dirigeants. Syndrome de Stockholm ! D’où la question : affligeantes complicités africaines ? Affligeantes autant qu’inconscientes. Car, quand on sait la posture de fierté et de dignité de l’actuel dirigeant rwandais, on ne peut imaginer un seul instant qu’il ait voulu prêter main forte à la Grande-Bretagne pour expulser de chez elle les migrants errants. C’est pourtant l’avers de son acte manqué. Allant au secours de ceux que l’Europe rejette, il aurait conforté l’entre-soi insulaire exacerbé de la Grande-Bretagne et suggéré, à son corps défendant, que l’Afrique est le dépotoir de tout ce que l’Europe rejette.
Voilà pourquoi l’Afrique doit tenir sans désemparer à Aimé Césaire : « C’est d’une remontée jamais vue que je parle. » Voilà pourquoi, quand les peuples africains se montrent las des efforts qu’exige la remontée, tout dirigeant africain doit dire avec ferme résolution : « Moi, le roi je veillerai seul. » Je leur serai exemple de vigilance. Je leur serai modèle.

Roger GBÉGNONVI

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