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Que cesse l’Afrique de s’offrir à l’humiliation [Chronique Roger Gbégnonvi]

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« Nous ne sommes pas vraiment dans le débat de qui a tort, qui a raison. Nous voulons simplement avoir accès aux céréales et aux fertilisants », a déclaré le Président de l’Union Africaine au journal Monde-Afrique le 10 juin 2022. Son propos dit avec précision et clarté le but du voyage qu’il fit à Sotchi le 3 juin 2022. Son propos est, hélas, de ceux qui font prêter aux Africains l’insouciance d’enfant, qu’illustraient les affiches souriantes « Y a bon banania » que, furieux, Senghor, au XXème siècle, voulait arracher de « tous les murs de France ». A bien l’entendre, le propos, qui se voulait patriote, recèle trois fautes majeures.
La première faute consiste à monter dans un avion pour aller négocier avec l’autre au loin le pain quotidien des Africains. Quitte à laisser croire que 55 pays d’Afrique ensemble n’ont pas assez de céréales et de féculents, de cultivateurs et de cultivatrices, de soleil et de pluie, pour se procurer à eux-mêmes leur pain quotidien. Pas assez d’ingénieurs agronomes pour améliorer et augmenter leur pain quotidien avec des fertilisants pensés par eux et qui ne nuisent pas à la planète. « Là-dessus, nous laissons l’Afrique pour n’en plus faire mention par la suite. Car elle ne fait pas partie du monde historique, elle ne montre ni mouvement, ni développement… » Quels chefs africains ont-ils reçu mandat, et de qui, pour adouber au XXIème siècle la caricature que le professeur Hegel fit de l’Afrique au XIXème siècle ?
La deuxième faute consiste à être allé négocier le pain quotidien des Africains auprès de l’autre en guerre. Afrique sans compassion ? En 1914-18 et 1939-45, revolver colonial sur la tempe, elle a été contrainte à un « effort de guerre » conséquent et tous azimuts pour soulager les belligérants bien loin de chez elle et de ses intérêts. Empathique manu militari. Ce ne fut pas glorieux. Avec un cynisme assumé, le ci-dessus professeur a écrit noir sur blanc que, tout compte fait, « l’esclavage a contribué à éveiller un plus grand sens de l’humanité chez les nègres ». S’il les voyait à Sotchi en 2022 négocier céréales et fertilisants au milieu des cadavres de l’« opération spéciale », leur trouverait-il un plus grand sens de l’animalité ?
La troisième faute consiste en la peur inavouée qui a poussé 55 pays africains (?) à des salamalec à Sotchi pour pouvoir continuer à acheter du blé afin de continuer à faire du pain de blé, nourriture imposée par le colonisateur sur les terres d’Afrique où ne pousse pas le blé, pain de blé dont l’Afrique a fait une nourriture de base. S’il arrivait que le pain de blé manquât durablement ou que son coût dépassât certaines limites, ce pourrait entraîner des émeutes de la faim, des émeutes du pain de blé. Et ce pourrait faire vaciller fauteuils de présidents et de ministres. Chute et fin ? Pour que restent à table les gardiens de l’ordre colonial, la troupe aux ordres ferait feu sur les foules affamées du pain de blé. Bavures. Des cadavres ici et là. Des blessés graves par terre dans les hôpitaux. « Il est temps de mettre à la raison ces nègres qui croient que la Révolution ça consiste à prendre la place des Blancs et continuer, en lieu et place, je veux dire sur le dos des nègres, à faire le Blanc. » Quels chefs africains ont-ils reçu mandat, et de qui, pour rejeter la mise en garde d’Aimé Césaire et continuer à maintenir l’Afrique dans la cuisine coloniale et dans les fers coloniaux ?
La génération des parents présentera des excuses aux enfants pour ne leur avoir pas désigné quelque sommet à atteindre et qu’ils auraient gravis avec eux. En lieu et place, les enfants ont eu droit aux recuits d’un passé d’échec et d’irresponsabilité. Pleins d´énergie et exaspérés par le manque de relief de leur existence, ne suivraient-ils pas les désespérés qui voient dans le terrorisme djihadiste un ersatz d’éclat á leur fade existence ?… Pour « Qu’à Dieu ne plaise », il urge que cesse l’Afrique de s’offrir au mépris et à l’humiliation, il urge que l’Afrique prenne avec ses fils et filles les durs sentiers de responsabilité et de grandeur.

Roger GBÉGNONVI

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