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Chronique

Voltaire et le Nègre en débat [Chronique Roger Gbégnonvi]

Dans le quotidien allemand, Der Spiegel, du 1er septembre 2021, l’information vous prend littéralement à la gorge : « 70 ans après leur exécution pour le viol d’une femme blanche, le gouverneur de l’Etat de Virginie (sud des Etats-Unis), Ralph Northam, a gracié à titre posthume sept jeunes Afro-Américains… Un moyen de compenser le fait que la condamnation à mort était motivée par des considérations raciales et ne résultait pas d’une procédure équitable, a expliqué l’homme politique démocrate mardi [31 août 2021]. » Les exécutés avaient entre 18 et 21 ans ; un seul avait 37 ans. Exécutés graciés à titre posthume.
Vous relisez l’information. Et des choses vous traversent l’esprit. En désordre. Portées par une colère insensée puisque plus personne ne peut remonter le temps, juste un peu avant il y a 70 ans, remonter le temps pour alerter l’opinion internationale afin d’obtenir qu’un jury exclusivement composé de Blancs n’envoie pas trop facilement à la mort sept Noirs sur une accusation gravissime dont la véracité n’est peut-être pas solidement établie. Et il vous souvient que, certes contraints, les Noirs ont contribué à la prospérité des Etats-Unis. Mais ce fut à la manière des vaches et des chevaux dont aucun rapport circonstancié ne mentionne le travail pour la prospérité d’un pays. Or les Noirs aux Etats-Unis valaient gibier : on en tuait pour se désennuyer. Le 2ème amendement à la constitution en 1791 autorisa les milices et « garantit à tout citoyen américain le droit de porter des armes.» Pour abattre qui ? Aujourd’hui, libres et citoyens à part entière (?), les Noirs Américains ne se sentent pas concernés par le 2ème amendement. Il leur apparaît contre-nature d’user d’une loi qui facilitait et légalisait leur assassinat au temps où ils étaient esclaves. On les comprend.
Et il vous souvient que Voltaire a écrit Le nègre de Surinam, texte dans lequel il a dénoncé l’atrocité de l’esclavage : « Oui, monsieur, dit le nègre ; c’est l’usage… Quand nous travaillons aux sucreries et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe ; je me suis trouvé dans ces deux cas : c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. » Voltaire avait atteint et abattu l’immonde esclavage. C’est justement pourquoi, fin XVIIIème siècle et début XIXème siècle, les opposants à l’abolition de l’esclavage voulurent trouver en lui un allié de choix en tentant de ternir sa mémoire, son œuvre et son humanisme. Selon eux, Voltaire « avait pris une action de cinq mille livres sur un bâtiment négrier armé à Nantes par M. Michaud ». Le philosophe anti-esclavagiste aurait donc pris délibérément sa part des usufruits de l’esclavage !
A supposer un seul instant que ce fût vrai, Voltaire aurait eu á se reprocher d’avoir manqué à l’impératif catégorique d’Emmanuel Kant, son collègue allemand des Lumières. Mais avant Kant et Voltaire, c’est le Pape Nicolas V qui, au XVème siècle, donna au roi Alfonso du Portugal « la libre et ample faculté d’envahir, de chercher, capturer, déporter et soumettre tous les Sarrasins [= les Noirs] et autres ennemis du Christ… et de réduire leur personne à l’esclavage perpétuel » (Bulle Romanus Pontifex). C’est le dominicain Las Casas qui, au XVIème siècle, eut pitié des Amérindiens qu’on décimait à la tâche et obtint qu’on leur substituât des Nègres, à ses yeux plus aptes à subir l’horreur de l’esclavage. On le fit évêque. A Ouidah cependant, le Vodun régnant, les uns vendaient les autres. Après Kant et Voltaire, c’est le Pape Pie XII qui, en 1944, ne voulut pas de soldats noirs à Rome lors à la libération par les troupes alliées. Et le 25 mai 2020, parents et amis ne purent que pleurer devant le corps sans vie de George Floyd, étouffé de sang-froid à Minneapolis parce qu’il était un Noir.
L’intolérable, c’est d’accepter l’existence de l’intolérable. Refuser l’intolérable, c’est, à chaque instant, essayer de « faire quelque chose pour le bonheur ». Le bonheur de tous.

Roger GBÉGNONVI

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