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Chronique

Cotonou, dimanche 16 janvier 1977 [Chronique Roger Gbégnonvi]

La fuite sans combat des envahisseurs signa le triomphe sans gloire des envahis. Affaire classée donc. Aussi aura-t-il fallu l’insistance de la presse pour que l’on se souvînt, mollement, il y a une semaine, du fiasco de Bob Denard sur le tarmac de l’aéroport de Cotonou. Pourtant on eût pu, à l’occasion du 44ème anniversaire de cette déroute, faire une rapide descente dans l’une des étranges belles basses-cours de l’insondable Bénin politique.
Le Général-Kaméléon était l’homme que les mercenaires étaient venus dégager du palais présidentiel, quitte à le dégager aussi de la vie. Il finit par perdre le pouvoir dans les urnes en 1991, et le récupéra dans les mêmes urnes en 1996. Un an plus tard, le 27 novembre 1997, en son palais retrouvé, il offrit à son prédécesseur, sans ironie, l’accueil dû à un Chef d’Etat en fonction. Une voix auguste, proférant vérité limpide et absolue, a rapporté que l’entretien entre les deux présidents fut chaleureux et sans ombre, mais qu’il advint un moment où le Kaméléon sombra dans un court silence, dont il émergea pour dire à Hercule, sur le mode solennel et confidentiel, qu’il tenait à l’informer que tous les Béninois étaient pervers et que lui en connaissait deux qui étaient « des pervertis » (sic). Et il les nomma.
Au moment où il les nommait, les baptisés pervertis faisaient partie de ses serviteurs les plus zélés, sans toutefois s’aplatir pour lui lécher les bottes. L’un s’était démené mieux qu’un beau diable pendant cinq ans pour qu’il retrouvât, contre le bon sens et la morale, le pouvoir qu’il avait perdu cinq ans plus tôt. Sa récompense fut un vaste ministère. L’autre, pour des raisons très bien articulées, s’était juré, en son temps, la perte du Gand Camarade de Lutte. En 2012, il confessa qu’il avait joué un rôle important dans le débarquement des mercenaires au petit matin du dimanche 16 janvier 1977 : « Dans la préparation de notre action, j’étais non seulement informé, mais aussi impliqué. » Ce qui ne l’empêcha pas, 20 ans plus tard, de mettre son savoir, son carnet d’adresses et son verbe, au service de celui qu’il vouait aux gémonies 20 ans plus tôt. Certes, l’autocrate s’était mué en démocrate, condition exigée pour se rasseoir dans le bien aimé fauteuil. Cette mue, kaméléonienne et calculatrice, justifiait-elle la généreuse absolution accordée à celui qui exerça « un pouvoir insupportable [qui] avait mis notre Etat sous la coupe de tortionnaires pour qui le marxisme-léninisme s’arrêtait à sa forme de goulag le plus intolérable » ? Ou bien voulait-on manger encore la manne et les cailles du pouvoir au délicieux goût de revenez-y ? Ou bien le Kaméléon avait-il perçu qu’il suffisait d’un bon plat de lentilles pour que ses chers « intellectuels tarés », pervers et pervertis, se dépoitraillent et tombent en collaboration ancillaire ? Ou bien…
Trêve de questions. Le silence herculéen avait validé le dire kaméléonien. Béninois pervers et pervertis. Label des politiciens parce que label du peuple. Tous machiavéliens, mais sans afficher Machiavel. Pas de coups et blessures, afin que perversion et perversité entretenues garantissent un équilibre politico-social qu’en d’autres temps et d’autres lieux, de très bons stratèges avaient appelé « équilibre de la terreur ». Oui, terrorise et vis ! Sachant que l’action perverse et pervertie ne dérange pas les macchabées, les Béninois sont tournés vers les vivants qu’ils soumettent à un peu de torture chaque jour. Certains, tout en pratiquant Machiavel mezzo, affichent Jésus-Christ fortissimo. Ils déplorent, sans ironie, que Sade habite le mental des Béninois. Ils disent que le Marquis valide « Les crimes de l’amour » et « Les malheurs de la vertu ». Et ils invoquent la Vierge Marie pour les Béninois actifs dans la pervers-cité où la perversion les attend, demain, dans la tombe, à six pieds sous terre.
Oui, il eût été instructif, il y a une semaine, d’examiner le mental politico-social des Béninois avec le stéthoscope ramassé le dimanche 16 janvier 1977 à l’aéroport de Cotonou.

Roger GBÉGNONVI

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