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Chronique Roger Gbégnonvi| Dépigmentation et moult questions

Depuis belle lurette, l’on voit circuler dans les rues des villes du Bénin une majorité de femmes dépigmentées contre une minorité de femmes avec leur teint naturel. Poussés peut-être par leurs compagnes dépigmentées, quelques mâles se dépigmentent aussi. Cette mue épidermique paraît désormais si banale et admise qu’il aura fallu la confession, dans un quotidien en ligne, de deux jeunes dames, 25 ans environ, pour que vous repreniez conscience qu’il y a un problème à ce que femmes et hommes muent comme des serpents.
Ce problème secoua violemment « le vieux au village », papa de l’une des dames repenties. Nous sommes en 2015. Accompagnée de sa fille âgée de trois ans, elle rend visite á son père qu’elle n’a pas revu depuis longtemps. Dès qu’elle et sa fille sont entrées dans l’aire où il labourait, stupeur, fureur et colère du vieux : « Quoi ! Es-tu tombée sur la tête ? Non contente de t’être brûlé la peau, tu la brûles à ta fille aussi ! » Oui, trouvant sa fille « trop noire », elle l’avait soumise aux onguents de la dépigmentation dès l’âge d’un an. Et son père hurlait : « Tu as fait de ma petite-fille un sale chiffon. Je ne te le pardonnerai pas ! La ville t’a abîmée. » Et l’on eût dit que ce paysan analphabète citait Beaumarchais : « Il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse pas adopter aux oisifs d’une grande ville en s’y prenant bien. » Sinon, comment comprendre que…
Mais, estomaqué par le spectacle des corps dépigmentés, le paysan s’était tu soudain. Assis à même l’herbe, il s’était adossé à un palmier. La tête entre les mains, il ruminait sa peine, plongé dans un intense cauchemar tapi de questions étranges. Il pensait avoir fait du bien à sa fille en l’envoyant apprendre un métier en ville. Hélas, elle s’y était bousillé la peau, et la bousillait maintenant à sa propre fille. Est-ce ainsi qu’on s’aime et qu’on aime les siens en ville ? Les hommes sont-ils des serpents pour muer comme eux ? Sans jamais l’accepter sincèrement, nous subissons le fait que les albinos naissent blancs et non pas noirs. Mais un albinos est un accident. Quelle idée ils ont en ville, quelle idée a eu sa fille de s’offrir et d’offrir sa propre fille à un accident ? Comment vivre au soleil avec une peau pareille, une peau ébouillantée ? Il a élevé sa fille dans la crainte de nos créateurs et de nos ancêtres. On lui aura appris en ville à les insulter. Une personne normale se retourne-t-elle contre nos créateurs et nos ancêtres en trouvant mauvaise et laide la couleur de peau qu’ils nous ont conférée á notre naissance ? A notre mort, quand nous arriverons dans l’au-delà, ils nous rejetterons si nous nous présentons à eux avec une peau bricolée, saccagée, sortie des usines du diable ! « Ah, Satan ! », prononça le paysan à haute voix, et il s’affala sur le côté comme si le palmier avait refusé soudain de continuer à le soutenir. Plus de peur que de mal. On l’aspergea d’eau fraîche. Il se redressa. Il reprit connaissance. Il reprit conscience.
Sans qu’il puisse peut-être l’articuler de façon claire, la double déroute de sa citadine de fille lui a fait prendre conscience aussi de notre inanité, et que la dépigmentation était la marque visible et violente de notre mépris de soi, de notre fierté de n’être pas soi. Cette étrange fierté de n’être pas soi serait-elle la cause de notre illimitée collective déroute ? Si l’on en croit la colère du vieux paysan, les ruraux semblent dire aux citadins que, pour dérouter quelqu’un à vie, il faut le convaincre qu’il est mal dans sa peau. Alors il singe éperdument celui qui l’a convaincu de son supposé malheur. Il se fait pour lui valet. On le paillassonne. On l’écrase, si on veut. L’écrasé rit, imbécile-heureux dans sa peau d’emprunt, fier de s’être dépouillé de soi pour son maître. Etrange destin ! Serait-ce notre destin ? Notre propension à la dépigmentation pose la question de nous-mêmes et pose moult questions, auxquelles nous répondrons avec honnêteté pour espérer bâtir nous aussi l’humanité.

Roger GBÉGNONVI

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