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Chronique

Bénin-France : ‘‘Œuvres d’art’’ et politique cosmétique

Sur la demande du Bénin, la France lui retourne ‘‘26 œuvres d’art’’ emportées pendant la période coloniale. Gratitude donc du Bénin envers la France. Mais nos deux Chefs d’Etat auraient peut-être renoncé à ce retour en écoutant Senghor parler de profanation à l’aller : ‘‘Et comme des terrains de chasse, ils ont incendié les bois intangibles, tirant Ancêtres et génies par leur barbe paisible. / Et ils ont fait de leur mystère la distraction dominicale de bourgeois somnambules.’’ Donc pas œuvres d’art, mais Ancêtres et génies, des bocyo dont un historien de l’art, Joseph Adandé, dit qu’ils sont ‘‘une sculpture de rien qui cache tout… Le bocio est une sculpture sans prétention. Il appartient aussi bien à l’homme du peuple qu’au roi, et le vertueux tout comme le méchant peuvent avoir recours à lui, tant ses fonctions sont diverses, les sens dont il est chargé, nombreux.’’ Le dictionnaire Segurola-Rassinoux résume bien les sens du bocyo, en le définissant, aussi, comme ‘‘un objet magique et sécurisant’’. Pas donc destiné à faire exotique dans quelque salon, ni à être livré dans un musée à la curiosité des touristes. Le bocyo n’est pas un objet de distraction.
Mais il est vrai que, pour la croyance populaire, un bocyo qui a ‘‘enjambé la mer’’, sur un navire ou sur un aéronef, perd tout son pouvoir fonctionnel, n’est plus fétiche, n’a plus aucun égrégore. Il est devenu une chose sans âme, avec laquelle on peut se distraire, faire exotique et esthétique. Frappés de plein fouet par deux profanations, nos bocyo à expatrier devraient rester à jamais propriété de la France où ils ont été emmenés de force pour y devenir simples ‘‘œuvres d’art’’. De toute façon, ils ont été depuis longtemps remplacés, puisque les artisans de l’aire Aja-Tado sont depuis toujours au travail à Ouidah, Allada, Abomey, Porto-Novo, Toviklin, etc., et n’ont de cesse d’ouvrager des bocyo dont Guillaume Apollinaire a dit qu’ ‘‘Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance / Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances.’’ Soldat en 14-18, Apollinaire a vu des bocyo à Paris et eût aimé qu’un de ces Christ dévitalisés – il ne le savait pas – lui entrouvrît les portes de ‘‘l’esprit nouveau’’ auquel il aspirait. Un déficit certain de connaissance ou d’information fera regretter qu’en 2018, tous les gens qui le peuvent, à Cotonou et à Paris, n’aient pas fait assaut d’une ‘‘cruauté intellectuelle tranquille’’ (Edgard Pisani) pour dissuader la Marina et l’Elysée de céder ensemble au chant des Sirènes d’une politique cosmétique. Car le Bénin et la France ont beaucoup mieux à faire pour contribuer ensemble au progrès de l’homme.
En 2009, Colette Lanson a consacré une biographie au professeur Béatrice Aguessy, première agrégée de gynécologie-obstétrique du Bénin. A la page 251, elle écrit : ‘‘Un président français qui voudrait faire preuve de réelle honnêteté en rompant avec le système de la Françafrique ne tarderait sans doute pas à être assassiné par ses propres services secrets…’’ Un défi lancé à nos deux Chefs d’Etat attelés au renvoi facile des ‘‘œuvres d’art’’ et à la tâche difficile de réforme de leur pays respectif ? Qu’ils le relèvent ! Mort en 1918, Apollinaire est resté orphelin de ‘‘l’esprit nouveau’’ de ses vœux. Or nous avons tous besoin de cet esprit nouveau. Nos deux Chefs d’Etat contribueront à son avènement en initiant la réflexion au bout de laquelle 50% des devises étrangères de la Françafrique ne seront plus gérés par le trésor français, réflexion au bout de laquelle seront abrogés les ‘‘accords secrets’’ qui font que seule la France d’abord peut avoir accès aux richesses du sous-sol de la Françafrique. Que fait avancer le retour au Bénin de ‘’26 œuvres d’art’’, c’est-à-dire de 26 bocyo désactivés ? Presque rien ! Mais nous avancerons pour de vrai, le progrès de l’homme fera un grand pas si, à la Marina et à l’Elysée, nos deux Chefs d’Etat s’attèlent à la longue et difficile tâche de réforme de la Françafrique au bénéfice de l’Afrique et de la France.

Roger Gbégnonvi

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