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Chronique

Afrique chrétienne: Danger des Livres attribués à Dieu ?

Première quinzaine de décembre 2017. Dans un bus entre l’Atlantique et le Borgou, un compatriote septuagénaire vous aborde. Cela faisait longtemps qu’il cherchait à vous rencontrer. Il est pasteur. Il tient à vous parler de la révélation que Dieu lui a faite en 2004 et qui est limpide : nous les Noirs sommes les enfants authentiques de Cham, le fils que son père, dans la Bible, a maudit pour l’éternité. C’est la seule explication des malheurs passés, présents et futurs des Noirs. C’est dans la Bible. Il cite Esaïe, 43/3 : ‘‘Je suis l’Eternel, ton Dieu, Le Saint d’Israël, ton sauveur ; je donne l’Egypte pour ta rançon, l’Ethiopie et Saba à ta place.’’ Ces trois-là sont emblématiques des peuples noirs. Et voici Ezéchiel, 30/4 : ‘‘L’épée fondra sur l’Egypte, et l’épouvante sera dans l’Ethiopie.’’ Etc., etc. Le pasteur vous enrichit de trois dépliants et d’un document de 41 pages, recto-verso. En couleur, bien présentés. Le lendemain, il se rend à votre auberge pour vous remettre l’ouvrage de 125 pages qu’il a écrit. De bonne facture aussi. Louangé par trois autres pasteurs noirs. Il n’est donc pas seul.

Deux semaines plus tard, alors que vous êtes retourné chez vous, il vous entreprend au téléphone sur le même thème de la damnation des Noirs. Alors, abandonnant l’énorme silence, vous passez à la contrattaque. Plus aucun exégète digne de ce nom ne fait coïncider Cham et les peuples noirs. Il faut savoir science respecter, savoir replacer dans l’histoire et la géographie les grands écrits des prophètes, poètes et intellectuels de l’Israël biblique. Et puis, si le bon Dieu est bon, avec quelques bons sentiments humains, il ne peut pas… ‘‘Ah, Monsieur, vous rejetez La Parole de Dieu !’’ Le pasteur vous a atteint à la tête et au cœur. Aculé ? Si la Bible n’est pas La Parole de Dieu, que serait-elle ? Car vous admirez, vous aussi, le Grand Souffle émané de ce Livre qui anima les croisades, édifia les cathédrales, inspira les hymnes somptueuses et élévatrices, informa les héros, les martyrs et les saints. Vous auriez pourtant aimé opposer au pasteur que ce Dieu qui n’a parlé qu’à des mâles choisis au sein d’un peuple familier de l’écriture fécondatrice de la pensée… Mais la foi et l’esprit critique n’ont jamais fait bon ménage. L’entretien sombre dans l’impasse de cette incompatibilité.
Aculé, les doigts crispés sur le portable éteint, vous poursuivez, seul, la réflexion. Qu’est-ce que la foi ? Et si le pasteur était de mauvaise foi, n’avait foi que dans le gain qui bonifie sa retraite sur la base de cette ridicule thèse recuite ? Loin de penser et d’agir pour améliorer nos existences, nous nous en remettons à des mythes pour expliquer nos grands et petits malheurs. Si donc prospère la religion de ce pasteur, si son Eglise recrute, voilà ses adeptes heureux et fiers d’être les maudits de Dieu ? Ravage dans les consciences sans lumière. A s’en tenir à la foi du pasteur dans le Dieu de la Bible, Israël, la seule nation élue de Dieu, aurait le droit de dominer sur les autres nations du monde. Informé des résolutions du Conseil de Sécurité, ce pasteur approuverait qu’Israël piétine toutes celles qui lui demandent de respecter les Palestiniens. Dans le bus, il vous avait révélé qu’on l’invite à aller parler de sa révélation aux Noirs des Etats-Unis et d’Haïti. Tiens donc ! ‘‘On’’ ! Et si derrière la réhabilitation de la thèse de la malédiction des Noirs, si derrière les publications de bonne facture du pasteur, il y avait des mains manipulatrices, blanches, suprématistes ? ‘‘Prenez l’argent, et dites-le vous-mêmes ! Ça passera mieux.’’ Serions-nous d’esprit si minable qu’il suffise que ‘‘ça paye bien’’ pour que nous nous fassions destructeurs de nous-mêmes ?
Mais n’êtes-vous pas de mauvaise foi quand vous réduisez la foi du pasteur à l’appât du gain ? Aculé, vous arrêtez. Vous gardez secrète une question inquiète : si les livres attribués à Dieu induisent malédiction et bénédiction, n’est-ce pas qu’ils ont été écrits par l’homme lui-même, qui sait s’en servir pour tenir et contenir les consciences sans lumière ?

Roger Gbégnonvi

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