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Chronique

Que s’admirent donc les Béninois ?

Dans son livre-témoignage, ‘‘Je ne suis pas un héros’’, paru en octobre 2015, le juge Angelo D. Houssou annonce au lecteur, dès la première ligne, ce qu’il appelle ‘‘mon expérience tumultueuse de juge d’instruction’’, et par quoi il fut plongé ‘‘avec une violence inouïe’’ dans ‘‘le chaudron de la réalité’’. D’entrée de texte donc, moult mots effrayants. Le juge-écrivain s’en explique : ‘‘Je sais que la tentative d’empoisonnement d’un Chef d’Etat n’est pas une affaire banale ; un projet de coup d’Etat n’est pas non plus un fait divers.’’

Et l’on tombe d’accord avec lui. Surtout que, autour du ci-dessus chaudron, on voit s’activer avec rage deux anciens amis devenus ennemis jurés. Le cache-sexe mal ajusté, le regard foudroyant, les pectoraux jouant les soufflets de forge sous l’action d’un forgeron aussi puissant qu’invisible, le corps ruisselant d’une chaude sueur jusque dans les intimités, les deux ex-copains jouent des biceps, saisissent des buches énormes dont chacun alimente la fournaise, espèce de lieu luciférien, capable d’engloutir les morts et les vivants pour ne laisser debout que les deux gladiateurs enragés, charge au vainqueur de jeter le vaincu dans le chaudron incandescent pour qu’il y disparaisse. Mais alors ce qui s’appelle disparaître !
Et il est vrai qu’on pouvait s’attendre à pire que pire. A pire que les cadavres balancés par dizaines dans la lagune de Bê à Lomé, non loin de Cotonou, suite à des élections présidentielles libres, démocratiques et transparentes. Ou un peu plus loin, à Abidjan, à quelque chose rappelant cinq mois de guerre civile et plus de trois mille trucidés, suite á des élections mêmement baptisées que les ci-dessus togolaises. Car dans une Côte d’Ivoire chauffée à blanc, il n’était pas possible que Gbagbo remît en souriant le pouvoir à Ouattara et allât ensuite sabrer avec lui le champagne du fair-play ? Oh non, à Satan ne plaise ! Et les Béninois de se voir donc en pauvres herbes promises á trituration sous les pattes écrasantes de deux éléphants barrissant et courant l’un après l’autre dans la forêt, de 2013 à 2016.
Et puis, patatras ! Ou, plutôt, l’autre côté de l’onomatopée belliciste. Et l’on croit entendre à nouveau l’Ambassadeur se confiant á huis-clos, en 1991, après la Conférence des Forces vives de la Nation, á quelques hauts fonctionnaires béninois. Il vient de s’assurer que sont sortis de la salle les journalistes venus couvrir la partie officielle de la cérémonie de ses adieux au Bénin. Il dit alors en substance : ‘‘Au début de mon séjour, fort de mon expérience dans plusieurs pays comparables au vôtre, j’étais sûr de moi, sûr que ça se terminerait dans la rue : situation hors de contrôle, des blessés et des morts, appel à l’ONU et à ses casques bleus, etc. Mais à chaque fois, je suis tombé des nues. On dirait qu’arrive ici un génie qui dénoue toute crise. Les protagonistes qui n’avaient pas de mots assez durs les uns contre les autres, qui vous promettaient en quelque sorte un dénouement sanglant, se mettent soudain à sourire et à se donner la main. Je m’en vais sans avoir compris votre pays…’’
Présent á Cotonou, au Palais de la Présidence, le 6 avril 2016, et voyant l’éléphant vaincu offrir à l’éléphant vainqueur la sainte Bible, cerise sur le gâteau des amabilités républicaines et laïques, notre Ambassadeur se serait évanoui. Volant à son secours, les Béninois l’auraient ranimé. Apprenant ensuite la vraie raison de sa pâmoison, ils auraient rigolé : ‘‘Que nous pourrions mourir pour quelqu’un de ces deux-là ? A Dieu ne plaise ! Nous sommes nés pour vivre. Et nous pleurons pour les morts qui ne verront pas le 6 avril 2017.’’
Que s’admirent donc les Béninois pour leur goût inaltérable des compromis invraisemblables ? Pas si vite ! L’humanité est si encline à la bêtise que les bêtes pourraient lui prodiguer des leçons de bonne conduite. L’Eglise reconnaît la sainteté des saints après leur mort. Prudence donc et patience. On béatifiera les Béninois à la fin de l’Histoire.

Par Roger Gbégnonvi

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