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Chronique Roger Gbégnonvi | Langue et miroir de l‘âme et de l’homme

Respect de soi, locuteur ; respect de l’autre, interlocuteur ; respect du génie de la langue, lequel génie est tout uniment celui du peuple. Ce triple respect nous fait devoir de soigner notre langue écrite et parlée. Devoir aussi de ne pas la rabaisser au rang de charabia sous prétexte d’aider un interlocuteur déficient. Devoir de le respecter en simplifiant notre niveau de langue et en adaptant notre débit de parole. Or voici qu’au Bénin notre langue-liaison avec le monde est devenue depuis quelque temps (jamais au pluriel) souffre-douleur de nos nombreux irrespects langagiers comme le prouvent quatre exemples pris au hasard.
La longue mémoire dahoméenne et béninoise sait que les enfants, à la vue d’un homme blanc, jaune ou métis, chantent à l’hôte une comptine immortelle dans sa forme figée : « Ô homme de couleur, bonsoir. Ça va bien ? Merci ! ». 1- De là viendrait-il que les Béninois soient maintenant à se saluer ‘‘bonsoir’’ dès l’aube jusqu’à la nuit tombée, même en plein midi quand triomphe le soleil ? Aurons-nous oublié qu’ « Il y eut un soir. Il y eut un matin », et un après-midi entre les deux ? 2- Si le vœu, ludique, de François Mitterrand a été exaucé à son arrivée de l’autre côté, Dieu, en qui il n’avait plus foi, a dû l’accueillir par : « Maintenant, tu sais. Sois le bienvenu. » Et plus tard son épouse par : « Sois la bienvenue. » A chacun, Dieu aura souhaité la bienvenue sans mélanger, à l’instar des Béninois, les trois modalités du bienvenir. 3- Le faire-part du rappel à Dieu des époux a dû avoir comme entête ‘‘In Memoriam’’, en mémoire, en souvenir. Expression latine figée dans sa forme grammaticale, l’accusatif. Remplacer le ‘‘a’’ par ‘‘u’’ relève du barbarisme au sens où le mot n’a ni existence ni sens dans aucune langue, et ne pourrait qu’énerver dans son cercueil le mort à qui le trépas a dû donner accès à la maîtrise des langues parlées dans le monde. 4- Barbarisme aussi que notre adverbe dérivé de ‘‘permanent’’, et auquel nous tenons mordicus sur la base de ‘‘violent’’ et ‘‘violemment’’. Et il est vrai que, grammaticalement, on s’attend à ce que ‘‘violent’’ et ‘‘permanent’’ suivent la même règle. On s’y attend. Mais le génie de la langue, qui est tout uniment le génie du peuple, s’y refuse en permanence.
Il est bien d’autres laideurs langagières auxquelles nous nous accrochons sans égard à Molière courroucé dans sa tombe. Point n’est besoin de boire toute la mer pour éprouver sa salinité. Arrêtons-nous donc à ces quatre exemples et notons ce que rapporte le philosophe Georges Gusdorf : au XVIIIème siècle, le cardinal de Polignac, admiratif devant un orang-outan ressemblant à s’y méprendre à un homme, lui lance  un défi : « Parle, et je te baptise ! » Car le langage, la langue articulée, écrite ou parlée, est miroir de l’âme et de l’homme, comme l’Esprit Saint au sein de la Trinité Sainte : en mission, toujours, de médiation et de révélation.
Nous le savons si bien au Bénin que, lorsqu’un missionnaire européen parle l’une de nos langues à tons, nous nous empressons de l’en féliciter, quitte à lui dire avec une exquise gentillesse : « J’ai compris, mais j’ai dû substituer un autre ton à tel mot que vous avez employé ». Car si l’on parle, par exemple, la langue de Béhanzin, il suffit de confondre ton haut et ton bas pour dire oreille au lieu de pays, mortier ou aligner. Le tout n’est donc pas de parler et d’être compris, encore faut-il soigner la langue, son génie, le génie de son peuple.
A côté des laideurs qui nous assaillent et nous rabaissent, Ebola, VIH-Sida, Covid-19, venus en renfort au paludisme permanent, il nous reste le bien prodigieux, à ne pas altérer, du langage articulé. Et c’est être homme en lumière et dignité, c’est nous élever au-dessus de tout et de tous les animaux, que de soigner la langue que nous parlons et écrivons. Soigner son génie, le génie de son peuple. Car il est bon que l’homme, tout au long de sa parole, aime et cultive le beau, aime et cultive le beau la journée longue et la parole longue.

Roger GBÉGNONVI

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