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[Chronique Roger Gbégnonvi] Née bonniche pour mourir bonniche

Han, Pépé ! Moi je vous demande un peu d’aide seulement, et vous dites, comme ça, que vous n’êtes pas content que je sois bonniche. Mais je suis née comme ça, Pépé. Ma mère. Vous ne la connaissez pas. Elle est bonniche. Je suis née bonniche. Je finirai bonniche. Nous étions six enfants avec ma mère. Aucun des papas ne passait. Nous n’avons donc pas de papa. Moi j’ai grandi un peu, et ma mère m’a donnée à une maman dans notre ville. Une maman riche, avec vélomoteur. Celui de son mari, on dirait un cheval. Et ils ont des enfants.
Et j’ai commencé le travail de ma mère. Laver. Nettoyer. Etre insultée. Frotter. Etre bousculée. Aller au marché. Balayer. Recommencer. Je dors à la cuisine. Je mange tout ce que mes gens oublient dans leurs assiettes. Chez ma mère, on avait trop faim. Dans la cuisine de mes gens, je mange tout le temps. Et j’ai grandi plus. J’ai grandi beaucoup. Le monsieur de madame me lance de bons regards quand il me croise. Ses yeux me touchent. Et il commence à me rendre visite à la cuisine. La nuit. Vite, vite. Sa madame a su. Elle dit : « C’est rien, c’est bien, c’est les choses de la vie, une bonniche doit être bonne à tout faire pour soulager sa patronne. » Elle dit aussi qu’ils vont à l’église où le prêtre n’aime pas les hommes avec plusieurs femmes, les imams à la mosquée les aiment, mais pas les prêtres à l’église, et elle non plus à la maison, mais son mari pourrait faire du désordre dehors, alors elle préfère son désordre à la maison, à la cuisine, pour contrôler. Et j’ai ajouté à mon travail de bonniche le désordre de monsieur pour décharger un peu sa madame. Et maintenant je vais dire tout : leur garçon commence aussi à faire du désordre avec moi. Oui, quand le papa a voyagé. Lui aussi. Vite, vite. Han Pépé, une bonniche doit accepter tout, supporter tout.
Un jour, deux mois déjà, je n’ai pas eu à laver mon linge de femme. Et j’ai compris. Ma mère surveillait le linge de femme de ses quatre filles quand on devient femme, et elle disait : « Attention avec les hommes, quand le ventre vient, ils vous abandonnent. » J’avais le ventre. Je le dis à ma patronne. Elle hurle  que j’ai fait du désordre en ville. « Mais ce qui est secret entre toi et moi reste secret, et tu gardes le ventre. Pour éviter l’enfer après la mort, le prêtre à l’église ne veut pas qu’on enlève les bébés du ventre des femmes.» Moi je n’ai pas fait du désordre en ville. C’est avec son monsieur et son fils à la cuisine. Le ventre a grandi. L’enfant est arrivé. Mes gens l’ont appelé Michel, comme l’ange au ciel avec l’épée, et il envoie les sorciers en enfer. Deux ans après, ils ont gardé Michou avec eux pour moi et m’ont donnée à la vieille veuve pour qui je fais bonniche maintenant dans votre ville.
A mon arrivée ici, j’ai trouvé aussitôt un homme qui m’a dit tout. Il a quatre enfants de trois femmes parties avec les enfants. Voilà ! Pas un oiseau dans sa cage. Et il m’a dit des choses bonnes, a eu pitié de moi, m’a prise dans sa case. Et puis, vite, vite, une fille, un garçon. Il travaille beaucoup. Taxi-moto matin, essence vendue après-midi. Mais voilà, Corona, confinement, et tout est gâté. Et nous n’avons plus que mes 5.000 f de bonniche. Et on est fatigués de bouffer de la farine de manioc trempée. Mon petit garçon ne comprend pas, il passe le temps à pleurer. Moi-même, je n’ai plus lavé mon linge de femme depuis trois mois, donc ça y est encore. Han Pépé, c’est la vie de la femme. Oui, Pépé, la vie de la femme.
C’est pourquoi je suis venu vous voir, Pépé. Nos ancêtres ont dit que « le ver à soie trouve à bouffer sur les feuille des arbres ». Ô Pépé, vous êtes la feuille. Je suis le ver. Aidez-moi. Ne m’abandonnez pas. Non, jamais ! La tête de mes enfants va augmenter votre argent. Dieu vous bénira beaucoup. Ici-bas vous serez déjà au paradis. Chaque fois, quand je vous vois passer, je sens que vous êtes un homme de bien. Ô Pépé, ne me reprochez pas ma vie de bonniche, venez à mon secours. Faites un geste pour la bonniche et les siens. Ô Pépé !

Roger GBÉGNONVI

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