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Chronique

Il faut réinventer la Négritude

Dahoméen vieilli à l’ombre des écoles, vous posez aux jeunes pousses béninoises dotées du baccalauréat la question : « Qu’est-ce que la Négritude ? » L’on vous répond : soit « je ne sais pas », soit « né… quoi ?» Car en 2019, élèves et étudiants béninois ignoreraient jusqu’au nom du mouvement créé par Césaire et Senghor à Paris autour de 1930 pour marteler que les Noirs de par le monde ne sont pas des parias. Hors-jeu, la Négritude ?
En 1960, à l’aube des indépendances africaines, cette Négritude fut le bonheur des élèves et étudiants, aujourd’hui parents et grands-parents. Avec Senghor nous chantions : « Femme nue, femme noire / Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté ! / J’ai grandi à ton ombre. » Avec Césaire nous admirions « nos vieilles sociétés. / C’étaient des sociétés communautaire, jamais de tous pour quelques-uns. / C’étaient des sociétés pas seulement anté-capitalistes, […] mais aussi anti-capitalistes. / C’étaient des sociétés démocratiques, toujours. / C’étaient des sociétés coopératives, des sociétés fraternelles. »
Rêve ou réalité ou lyrisme à foison ? Car Césaire précise : « Je fais l’apologie systématique des société détruites par l’impérialisme. » Dont acte. Car le bilan de 60 ans d’indépendance ne plaide pas pour l’anticapitalisme ou pour la démocratie au regard de Bokassa, Idi Amin Dada, Mobutu et consorts. Ni pour la fraternité au regard de nos conflits ethniques : le génocide sur les Tutsis effleura le génocide sur les Juifs. Ni pour « la femme noire » au regard de sa dépigmentation voulue pour ‘‘faire la Blanche’’. Et nos enfants et petits-enfants grandissent noirs à l’ombre de femmes occupées à se décolorer à coup d’onguents, de comprimés, de pilules et d’injections pour se débarrasser de la mélanine. Car en 1952, Frantz Fanon, psychiatre et petit-fils d’esclaves, a écrit : « Le Noir veut être comme le Blanc. Pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est blanc. Il y a de cela longtemps, le Noir a admis la supériorité indiscutable du Blanc… » Au point de traiter comme maladie honteuse la couleur noire de sa peau ? Les enfants grandis en voyant Maman se dépigmenter se dépigmenteront. Pauvres Césaire et Senghor ! Car le bilan de 60 ans d’indépendance africaine fait mentir l’optimisme de la Négritude, au risque de donner à penser que nos sociétés restent malades de tares ancestrales que nous ne nous avouons pas pour n’avoir pas à les corriger, que nous cachons sous un tollé d’ « apologie systématique » face au Blanc, tout en œuvrant, dit Fanon, pour que « tous nos efforts tendent à réaliser une existence blanche ». Et nous ne nous avouons pas non plus le terrible fiasco de cette singerie.
La Négritude à la Césaire et à la Senghor fut une école de pensée pour traverser, à peu près debout, les souffrances de la colonisation après les souffrances de l’esclavage. Cette école est révolue. Nous devons en ouvrir une autre pour une conscience nouvelle. Il faut réinventer la Négritude. Une autre Négritude. Dynamique. Créatrice. La tâche s’en impose à nous. Et nous ne l’accomplirons pas en nous proclamant marxistes-léninistes, car aucun membre de notre intelligentsia n’a été dans l’étude et dans l’abnégation au chevet de notre prolétariat ou de notre paysannerie en quête pour eux d’un sort meilleur. Et nous ne l’accomplirons pas en nous affichant chrétiens catholiques ou réformés, car nos ancêtres n’ont pas participé aux luttes sanglantes qui ont départagé les tenants de l’Evêque de Rome et les tenants du moine allemand Martin Luther. La tâche à faire, nous l’accomplirons en nous arrimant à Aimé Césaire : « car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie / que nous n’avons rien à faire au monde / que nous parasitons le monde / mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer / et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée au coin de sa ferveur. » Oui. Réflexion et action. Foi et ferveur.

Roger Gbégnonvi

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