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Chronique

Bénin-argent facile : Avant la Rupture et maintenant

Propos entendus entre fin 2016 et décembre 2018. Par hasard. Dans un salon. Sur la terrasse d’une buvette. Sur un balcon. En groupe non fermé. ‘‘Propos de table’’, dirait-on. Non-provoqués, et qui n’avaient d’ambition que celle d’agrémenter la conversation.
1- ‘‘Vous savez, les choses ont drôlement changé. D’un seul coup. Je sors de deux heures de négociation avec l’un de mes meilleurs clients côté service traiteur. Le week-end prochain, il va fêter avec faste au village le dixième anniversaire du décès de son père. Hier encore ce fonctionnaire était pourri d’argent. Je lui faisais le plat à environ 6.500, et il ne discutait pas. Ce midi, c’est en grimaçant qu’il a accepté que je le lui fasse à 3.500. Et il a ajouté qu’il réfléchit encore. En tout cas, s’il descend en dessous de 3.000, je refuse, sinon la Rupture m’aura redressée aussi en ne me laissant qu’un bénéfice modique. Alors que Je dois embarquer dans ma camionnette les choses et les gens, et me rendre à 35 km d’ici.’’
2- ‘‘Ah, je ne vous dis pas ! Avant y a du jus. Vendredi à dimanche-là, 2.000 f, c’est souvent. 5.000 f, pas rare. Le gars siffle six bières avec sa gonzesse. Il veut reboire dans une autre buvette. Il se lève. Il te balance 5.000 f. Pourboire ! Tu vois paradis vrai. Un soir comme ça, un gars avec ventre et jolie nana de joie me glisse deux billets de 10.000. Je ne suis pas voleur. Je dis à lui erreur. Il dit ‘‘non, mon frère, c’est pour toi’’. Je dis merci. J’ouvre la bouche. Je tremble. Je transpire. Je ferme les yeux et je vois Dieu assis avec barbe blanche, il est grand. Et je ne vous dis pas ! Quand ils font ça à moi, garçon, combien ils fourrent avec pression dans le soutien-gorge des serveuses, je ne vous dis pas ! Les filles, avant, je vous dis, c’est pourboires géants les week-ends. Maintenant…, bon, 50 f, 100 f, comme les gens. La Rupture diminue le gonflement. Le fric avant là, c’est où maintenant ? Dieu sait. Peut-être.’’
3- ‘‘Moi, mes clients, c’est la classe. Ils ne viennent pas tant pour la bouffe que pour la frime, pour des apartés galants ou affairistes. Et comme j’avais les bras longs et pouvais pousser des dossiers, ils m’achetaient tout bonnement. Tenez, un jour, l’un d’eux, bidon en avant, bâfre le soir avec deux attifées notoires. Il règle la note, 185.500 f, et laisse sur mon bureau en partant une brique. Oui, un million ! Me doter ! Tu rigoles. Et les nénettes ? C’était plutôt ‘‘de grâce, parle-lui de moi’’. Un million ! Maintenant, plus un rond à blanchir. Finie, la java. On ne cadeaute plus la mémé démarcheuse. Une misère à la serveuse, et l’on a disparu. La Rupture rabote les bedaines abondantes qui cassaient les ceintures et brisaient les braguettes. Elle facilite ainsi le travail des filles qu’ils achètent : les malheureuses caresseront désormais des panses humanisées et non plus des barils de graisse.’’
a- Est frappante l’unité de lieu : restaurant, gargote, buvette. Car l’argent amassé par tous les moyens, c’est pour la jouissance illico. Elle débute au niveau du nombril et descend.
b- Frappante aussi la sérénité des sevrés. Ils n’ont pas l’air sinistré. On retient de leurs dires spontanés que les vaches étaient anormalement grasses et qu’il était bon de les ramener à la normale non cancérigène et non criminogène. N’en voulant à personne en particulier, ils ne crient pas haro sur Wilhelm, ‘‘Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal’’.
c- Mais celui d’entre eux qui se reconnaîtrait dans l’un des chiffres ci-dessus serait capable de crier haro sur le baudet : ‘‘Toi, tu es un salaud. On partage la bière, on cause, et tu montes sur le toit avec la causette. Si tu continues comme ça, moi je ne te parle plus !’’.
d- Mais si, mais si. Il faut toujours parler aux ‘‘écrivaillons’’, chers au Président Soglo. Leurs écrits brouillons peuvent aider demain à bien écrire une certaine histoire du monde et du Bénin. Ainsi qu’une certaine histoire du Bénin avant la Rupture et après la Rupture.
Car ‘‘Le tout est de tout dire et je manque de mots…de temps…d’audace’’ (P. Eluard).

Roger Gbégnonvi

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