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Chronique

Trente ans après: Sankara comme un Christ vivifiant pour l’Afrique

C’était le 15 octobre 1987. Il y a trente ans. Les Béninois, intéressés à l’évolution de l’Afrique dans le monde, se souviennent de ce qu’ils faisaient ce jour-là, avec qui et où, lorsque, brutalement, entre 15h et 16h, la nouvelle tomba, écrasante : Thomas Sankara assassiné ! Il n’avait jamais foulé le sol béninois. Aussitôt pourtant se forma à Cotonou un fan-club pour que soit chaque 15 octobre jour de mémoire et de réflexion pour l’action à la lumière du flambeau allumé et porté haut quatre ans durant par le Président du Faso. Quelle flamboyance fut le jeune capitaine ! ‘‘Oser inventer l’avenir’’, dit-il et, ayant dit, il joint l’acte à la parole, il lance la construction d’un chemin de fer sans financement extérieur. Chaque Burkinabé est invité à poser ‘‘son’’ rail. Deux ans d’ardeur et d’enthousiasme. Trente-cinq kilomètres de voie ferrée, posés à la main, et entrés dans l’histoire pour dire que le désert de la pauvreté peut être traversé quand les peuples démunis ont à leur tête un Moïse porteur de la Flamme, présent sur tous les fronts, et ne se laissant arrêter par aucun obstacle.

Thomas Sankara avait-il le pressentiment de son assassinat ? A son accession au pouvoir en octobre 1983, il avait dit : ‘‘Si vous tuez Sankara, demain il y aura vingt Sankara.’’ Tous les Christ se savent destinés à une mort violente parce que quelqu’un des leurs, lassé de poursuivre l’idéal projeté ensemble, les aura livrés à la meute esclave de la stagnation des mentalités : ‘‘En vérité, je vous le dis, l’un de vous me livrera, un qui mange avec moi’’ (Marc, 14/18). Le sachant, Thomas Sankara ne résista point quand l’heure sonna de la fatidique trahison. Il dit simplement : ‘‘Ne vous en faites pas, c’est à moi qu’ils en veulent.’’ Les mains en l’air, il fit face à la balle mortelle. ‘‘Ami, fais ta besogne’’ (Mat, 26/50). Sankara accepta sa mort pour éviter la mort du peuple, éviter l’explosion de la violence, éviter la guerre civile.
Mais où sont les vingt Sankara censés naître du seul Sankara assassiné ? On les a vus, en immédiate gestation, à travers mille inscriptions, à la sauvette, sur la tombe supposée du héros, dont le corps avait été enfoui précipitamment, avec douze autres, dans des fosses d’à peine deux pouces de profondeur : ‘‘Est-il possible de t’oublier ?’’ – ‘‘Hommage à toi, digne fils du Burkina.’’ – ‘‘Ta sincérité et ton honnêteté t’ont valu la mort.’’ – ‘‘Nous sommes tous des Sankara.’’ – ‘‘Vive le Président des pauvres !’’ – ‘‘Pour nous tu as été le libérateur.’’ Etc.
‘‘Libérateur’’, ont-ils écrit. De quoi les aura libérés Thomas Sankara en quatre ans de marche à leur tête ? En tout cas pas de la pauvreté, car tous les Christ le savent : ‘‘Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous’’ (Mat, 26/11). Les Christ sont libérateurs en ce qu’ils nous délivrent de la peur et de toutes les peurs. Ils nous délivrent de notre triste conviction de végéter et de mourir, affalés, au bas de l’échelle. Ils nous disent sans cesse : ‘‘Levez-vous et n’ayez pas peur’’ (Mat, 17/7). Ils savent nous convaincre que l’impossible est possible, que l’utopie d’aujourd’hui est la réalité de demain. Ils nous disent à chaque instant : ‘‘Avance en eau profonde, et lâchez vos filets pour la pêche’’ (Luc, 5/4). Cette exhortation vaut aux Béninois de pouvoir, en 2017, acheter tous les jours sur leurs marchés des produits vivriers cultivés au Burkina-Faso, venus donc du Sahel vers la mer. Si c’est un miracle, il n’était pas envisageable avant Sankara comme un Christ vivifiant pour l’Afrique.
Et le fan-club emmené par Florent Hessou dès 1987 ? Malgré l’âge, les soucis, les problèmes, voire les désillusions, qu’il faut surmonter, nous devons poursuivre la veille pour empêcher les puissants avocats de l’immobilisme de récupérer Thomas Sankara dans une cage dorée pour nous le proposer comme fétiche à vénérer. Non, pas ça ! Il revient dès lors à tous de mettre en pratique l’archangélique message de Sankara. Sa sincérité et son honnêteté. ‘‘Ô capitaine, mon capitaine ! ’’ Sankara comme un Christ vivifiant pour l’Afrique.

Roger Gbégnonvi

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